UN JOUR, UN PARCOURS – Marcel CAROUGE d’Abbeville

Victimes de la Première Guerre mondiale – une Somme de vies brisées par 14 18.

Né le 27 novembre 1893, Marcel CAROUGE est le premier enfant d’Ernest et d’Hortense.

Les parents sont jeunes. Ernest est âgé de 25 ans et Hortense de 23 quand le premier bébé arrive, au numéro 5 de la Rue Bacquet, Faubourg de Menchecourt-Thuison, à Abbeville.

La famille CAROUGE est une famille qui vit dans ce faubourg au Nord d’Abbeville depuis plusieurs générations. Elle habite Rue de Haut. La famille d’Hortense, originaire du Pas-de-Calais, est venue s’y installer plus récemment. Le père est cordonnier, Rue des Argilières.

Mais tout n’est pas simple dans la relation entre Ernest et Hortense. Même si la fratrie s’agrandit rapidement avec l’arrivée d’Ernestine en 1894, puis de René, de Georges, d’Arthur, le couple vit rarement sous le même toit. Ernest est parti vivre chez sa sœur, Aminthe, Rue du Haut, où sont également hébergés les grands-parents CAROUGE. Ernest est tisserand. Quand naît Angèle, en 1904, dernier enfant du couple séparé d’Ernest et d’Hortense, le divorce est officiellement prononcé.

Les six enfants vivent avec leur mère, Rue du Bacquet. Hortense ne peut y arriver seule, d’autant que Marcel, l’aîné, est encore trop jeune pour rapporter un peu d’argent à la maison. Arthur Moulard, manouvrier, accueille alors Hortense et ses enfants dans sa petite maison de la Route du Crotoy, Faubourg Menchecourt. Il n’a pas d’enfant. Elle lui en apporte six. Quelques années plus tard, deux petits Moulard, Pierre Jean et Thérèse, naîtront de cette nouvelle union dans laquelle le bonheur semble enfin avoir trouvé sa place.

Tout en allant à l’école, Marcel CAROUGE fait des petits travaux. Il va ramasser, par exemple, des cailloux pour les gens du quartier. Il donne un coup de main aussi dans la récolte du cresson, culture fort développée dans les zones humides du Nord d’Abbeville. Marcel est bon élève, mais il n’est pas question d’envisager des études supérieures. A douze ans, il se fait embaucher comme ouvrier-briquetier. Il côtoie, dès l’adolescence, un monde dans lequel l’ouvrier est plus considéré comme une force de travail que comme un être humain. Il arrive au jeune Marcel d’effectuer, à la briqueterie, des journées de travail de 5 heures du matin à 10 heures du soir.

Quand le moment du service militaire approche, Marcel n’est finalement pas mécontent de débuter cette nouvelle expérience. Lui qui n’a jamais quitté le faubourg de Menchecourt va enfin pouvoir découvrir de nouveaux horizons. Le Conseil de Révision le juge apte au service armé. Marcel est affecté au 120e Régiment d’Infanterie de Péronne. Il doit partir au service militaire le 27 novembre 1913, jour de ses vingt ans.

En gare d’Abbeville, ils sont plus de 60 à attendre le train avec Marcel pour rejoindre leur lieu d’incorporation en ce jour d’automne 1913. Pendant l’attente sur le quai, ils se questionnent. Ils sont au moins sept, comme Marcel, à devoir rejoindre le 120e RI. Il y a Charles BALEDENT, tisserand, Gaëtan BOUTROY, employé de commerce, Jean CHEVALIER, garçon coiffeur, Eugène CHRETIEN, mécanicien, Maurice DEBRAY, ouvrier zingueur, Marcel DUBOS, chaudronnier, Léon DALON, maraîcher… Même si Abbeville est une grande ville, ils se connaissent presque tous, au moins de vue. Ils vont pouvoir faire plus longuement connaissance dans le train car ce n’est pas à Péronne, mais à Neuville-sur-Meuse, près de Stenay, dans la Meuse, que leur long voyage va les emmener. Depuis le 9 octobre, le 120e a quitté la caserne Foy de Péronne pour la caserne Chanzy de Stenay.

Marcel CAROUGE, à droite.

Marcel aime ce monde de camaraderie et de solidarité qu’offre le service militaire, même si l’autorité militaire n’est pas toujours acceptée. Les nouveaux arrivés de la classe 1913 logent dans les nouveaux bâtiments construits en quelques semaines seulement pour accueillir les effectifs de cette classe supplémentaire. Depuis l’été 1913 la loi Barthou, adoptée après de longs débats au parlement, a allongé la durée du service militaire à trois ans, obligeant, par conséquent, la classe 1913 à rejoindre les classes 1911 et 1912 dans les casernes. Sur les 3 000 hommes que compte le 120e RI, près de la moitié est originaire de la Somme. On parle beaucoup le picard dans la caserne Chanzy à la fin de l’année 1913.

Marcel CAROUGE, bien qu’étant un des benjamins de la caserne, a des facilités à se faire des relations, y compris avec les plus âgés. Son expérience dans le monde du travail n’y est certainement pas étrangère, et même s’il n’a jamais quitté son faubourg, il aime les grandes discussions enflammées où l’on refait le monde entre copains.

Neuf mois plus tard, si ce monde est toujours celui des copains, il n’est plus celui de la paix. Le 26 juillet 1914, tous ceux du 120e  qui étaient en permission sont rappelés. La guerre est imminente.

Un groupe du 120e à Stenay

Le 3 août, l’Allemagne déclare la guerre à la France, et commence son invasion du Luxembourg et de la Belgique. Les hommes du 120e savent, par leurs chefs, qu’ils vont se retrouver en première ligne. S’il faut plusieurs jours pour organiser l’arrivée des hommes mobilisés le 2 août et leur fournir équipement et instruction militaire, ceux qui effectuent leur service militaire sont considérés comme prêts et opérationnels immédiatement. Dès le 5 et 6 août, tous les régiments de l’Armée d’Active de la Région militaire d’Amiens sont regroupés dans le secteur de Stenay, au Nord de Verdun.

Le 22 août, le 120e RI est décimé. Dans la plaine du Radan, à Bellefontaine, en Belgique, près de 1 000 Français sont mis hors de combat. Les morts se comptent par centaines. Pour Marcel, comme pour tous les rescapés, le traumatisme est profond. Parmi les victimes, les copains sont nombreux. Si ces jeunes hommes avaient été préparés au combat, ils n’ont pas été préparés à l’horreur.

Pour tous les rescapés, pour les non blessés, la guerre continue. Début septembre, le 120e est à Sermaize-les-Bains. Après cinq jours de combat, et même si la Bataille de la Marne est une victoire française, les morts du régiment se comptent encore par centaines. Le régiment de copains est décimé. Moins d’un homme sur deux qui était à la caserne Chanzy deux mois plus tôt est encore en état de combattre. Des effectifs supplémentaires viennent régulièrement compléter les pertes. Quand Marcel revient au front, en septembre 1915, après sa grave blessure à la main gauche, par balle,  le 120e RI, complété par des effectifs venus de toutes les régions françaises,  a perdu en grande partie son identité picarde. Marcel reste au 120e pendant toute la guerre et il est évacué à plusieurs reprises. Amputation de l’index gauche, inflammation des yeux, maladie de gale, le retour au front est à chaque fois plus difficile à accepter. Ce n’est que dans les dernières semaines de la guerre que le 120e RI est éloigné des zones de combat. Ceux qui, comme Marcel, ne l’ont pas quitté, ont connu l’enfer pendant quatre ans.

A l’occasion d’une période de convalescence, en mai 1917, Marcel épouse Madeleine avec laquelle il  construira une famille, dans leur petite maison du Faubourg de Menchecourt-Thuison. Après cette parenthèse de bonheur, il doit repartir au front.

Marcel est démobilisé le 2 février 1919 et il est mis à disposition des Chemins de Fer du Nord comme cantonnier. Il devient ensuite aiguilleur, à Abbeville. Avec sa carriole et son âne, Madeleine va vendre ses fromages dans les rues du centre-ville, pendant que Marcel travaille à la gare. Le bonheur s’installe … pour quelques années seulement. Madeleine meurt alors qu’elle n’a pas 40 ans, laissant Marcel seul avec leurs 5 enfants. Même si les plus grands, Marcel et Michel, gagnent déjà leur vie, le départ de Madeleine reste un traumatisme.

Comme il faut avancer, Marcel reconstruit une famille avec l’aide d’Yvonne, qu’il épouse en 1935. Et même si la maison de la Rue Novion semble petite pour accueillir Yvonne et ses deux enfants, en plus de la fratrie CAROUGE, un petit Serge viendra compléter cette histoire familiale.

Marcel est bien connu à Abbeville. On le croise souvent à vélo, dans les rues du centre-ville, en train de siffloter. Militant syndical, militant politique et défenseur des plus faibles, Marcel ne peut rester inactif quand la Seconde Guerre est déclarée. Il entre dans la Résistance. Après avoir participé à plusieurs actions de résistance, il est fait prisonnier par les Allemands. Le 22 juin 1944, aidé par l’action de plusieurs FFI, il arrive à s’échapper de la prison d’Abbeville. C’est dans des fermes de Crécy-en-Ponthieu et de Brailly-Cornehotte qu’il arrive à se cacher jusqu’au départ définitif des Allemands.

Militant ouvrier, Marcel CAROUGE devient aussi un militant du devoir de mémoire dans les années 1950. Il participe à la création de l’Amicale d’Abbeville du 120e RI dont il sera le président, tout en restant actif dans le mouvement social abbevillois. Chaque année, il participa aux cérémonies commémoratives sur les lieux où ses copains sont tombés, avec une sensibilité toute particulière pour Bellefontaine, territoire où il a côtoyé l’horreur pour la première fois. Après toutes ces cérémonies, quand l’émotion retombait enfin, c’est souvent Marcel qui mettait l’ambiance. C’était un « bon vivant » !

Marcel CAROUGE est mort le 4 juin 1980, à l’âge de 86 ans.

L.J. et X.B.

« De la Somme à Bellefontaine – 22 août 1914 » – recherche collaborative 1891, 1892, 1893 – Département Somme.  André MELET a réalisé la collecte de données pour la commune d’ Abbeville.

Quand il a été affecté au 120e, le 27 novembre 1913, Marcel CAROUGE avait 20 ans. Quand il l’a quitté, le 2 février 1919, il en avait 25. Marqué à jamais par ce régiment avec lequel il a connu toutes les horreurs de la Grande Guerre, il avait cousu, sur le ruban de sa Croix de Guerre, l’insigne du 120e RI .

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