UN JOUR, UN PARCOURS- Fernand DHEILLY, d’Hérissart

Victimes de la Première Guerre mondiale – une Somme de vies brisées par 14 18.

Né le 16 juin 1891, Fernand DHEILLY est un enfant d’Hérissart. Nombreux sont ceux qui portent le même patronyme dans ce petit village du canton d’Acheux-en-Amiénois, au Nord du département de la Somme.

Fernand est le fils de Martin DHEILLY et de Sophie DUHAMEL, une fille d’agriculteurs de Raincheval, village voisin. Les parents de Fernand se sont mariés à Raincheval, pays de l’heureuse élue, et sont venus s’installer à Hérissart, dans la Ruelle de Puchevillers.

Quand Fernand vient au monde, une sœur et un frère l’attendent déjà, Martine et Camille. Après lui, la famille va s’agrandir avec l’arrivée de Martin, d’Augustin, de Stanislas, de Marthe, de Laurence, d’André, d’Irénée… Fernand est le troisième d’une famille de dix enfants. Sophie, la maman, n’a pas de quoi s’ennuyer. Martin, le père de Fernand, est fermier. Les enfants participent à l’activité dans la ferme, comme tous les enfants de cultivateurs à Hérissart, et la fréquentation dans la classe de Monsieur Carpentier, l’instituteur, s’en trouve très souvent perturbée. Fernand est un bon élève. Il poursuit ses études au Petit Séminaire de Saint-Riquier, et, à 14 ans, revient à la ferme pour aider son père.

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Hérissart est un petit village comptant un peu plus de 700 habitants, le territoire de la commune est sillonné par plusieurs petites vallées. L’eau ne manque pas dans la commune. Il y a quatre puits communaux et cinq mares. De nombreuses habitations disposent de citernes pour recueillir l’eau de pluie. Il y a l’eau, mais la boisson locale est le cidre. Les pommiers sont très nombreux dans le secteur, notamment dans des terres vallonnées où il est parfois difficile pour les charretiers de faire avancer le cheval. Hérissart est un village agricole. On y cultive essentiellement du blé, du seigle, de l’avoine et de l’orge. En dehors des nombreux cultivateurs et ouvriers agricoles, on trouve des menuisiers, des charrons, des maréchaux-ferrants. Pour conserver le cidre, le tonnelier est également bien utile dans la commune. Plusieurs ouvriers fabriquent, à domicile, des chaussures cloutées pour des entreprises d’Amiens.

Même si les commerces essentiels, comme l’épicerie, la boulangerie et les débits de boissons, se trouvent dans le village, il est parfois nécessaire de le quitter. Le percepteur est à Puchevillers ; la Caisse d’Epargne, le notaire, la Poste sont à Toutencourt ; le tribunal et le petit hôpital à Doullens, et le « grand hôpital » à Amiens. Le marché de Contay, à 5 km, est aussi un lieu fréquenté par certains habitants, pour y vendre leur production, ou y acheter des bestiaux. En résumé, si on sort rarement des limites du canton, on connaît bien tous les chemins reliant les villages et tous les raccourcis. Le moyen de transport privilégié reste bien la marche à pied.

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Le train ne passe pas à Hérissart. La gare la plus proche est à Raincheval. Sept kilomètres à pied, ça n’effraie personne, et c’est tellement pratique pour se rendre à Doullens, à Albert, ou même à Amiens, la grande ville.

C’est à Raincheval que Fernand DHEILLY prend le train le 8 octobre 1912 pour rejoindre la caserne Courbet à Abbeville. Le Conseil de Révision l’a jugé apte et l’a affecté au 128e Régiment d’Infanterie. Fernand se trouve rapidement un goût pour la condition militaire. En avril 1913, il est promu caporal, puis sergent en octobre.

Quand la guerre est déclarée, le 3 août 1914, Fernand sait qu’il va devoir diriger un petit groupe d’hommes, y compris sur les champs de bataille. Mais il est loin de s’imaginer quelle guerre l’attend.

Le 5 août, le 128e quitte les casernes d’Abbeville et d’Amiens pour aller s’installer dans le Nord de la Meuse, à proximité des frontières avec la Belgique et le Luxembourg.

Le régiment d’Abbeville mène ses premiers combats le 22 août près de Virton. Plusieurs copains de la Somme tombent aux côtés de Fernand, comme Emile DOVERGNE d’Abbeville, mais surtout comme son ami Saturnin VILBERT. Fernand connaît Saturnin, depuis toujours. Ils ont le même âge. Les parents de Saturnin exploitent  une ferme, Rue Neuve, à Hérissart. La pauvre Angèle ne reverra plus jamais son fils.

L’Armée française doit battre en retraite. Elle a perdu des dizaines de milliers d’hommes en ces quelques jours d’août. Conformément aux ordres du Général Joffre, elle doit empêcher les Allemands de progresser à l’intérieur du territoire national, en regroupant toutes ses forces dans la Marne. Pendant la bataille qui s’y mène, entre le 6 et le 10 septembre, plusieurs jeunes hommes du 128e sont tués ou meurent de leurs blessures, comme Edmond JOLY de Ribemont-sur-Ancre ou Georges LENGLET de Rubempré.

Le régiment de Fernand, déjà durement éprouvé, doit ensuite mener combat en Argonne. La guerre de mouvement est devenue une guerre de position. Enterrés dans leurs tranchées, les hommes doivent maintenant vivre l’angoisse du moment futur. Chaque tir de l’artillerie ennemie devient une source d’angoisse. Le 26 septembre, au Bois-de-la-Gruerie, Fernand est blessé au poumon gauche. Soigné dans  les hôpitaux de l’arrière, il revient après une longue convalescence. Le 11 mai 1915, Fernand rejoint le 51e Régiment d’Infanterie de Beauvais, cantonné à la Caserne Marceau  à Verdun. Le 17 mai, son régiment relève le 128e RI à la Tranchée de Calonne, une occasion exceptionnelle de prendre des nouvelles de tous les copains avec lesquels il a débuté la guerre. Albert SACHY, un petit gars de Cappy, enfant de l’assistance publique, n’est plus là. Edouard DHEILLY, de Naours, aussi, a été tué.

Fernand est maintenant dans l’enfer de Verdun. Fontaine-Robert, Mironvaux, Les Eparges, le Ravin de Sonvaux, Mouilly… tout n’est que sang, boue et de nombreux morts, parmi lesquels des copains originaires de la Somme, comme lui. Marceau SAGEOT, de Vignacourt, a été tué aux Eparges, mais une nouvelle fois, Fernand, le gars d’Hérissart, est touché au plus profond de lui. André VILBERT ne reviendra jamais au village. Fernand l’a vu tomber, le 1er juin. En moins d’un an, la Rue Neuve, à Hérissart, a déjà perdu deux de ses enfants, les deux cousins VILBERT…

Le 51e RI gagne ensuite les territoires de Champagne. Fernand est nommé adjudant, en octobre 1915, puis sous-lieutenant « à titre temporaire du temps de la guerre » en avril 1916.

Le 4 mai 1917, Fernand est à nouveau blessé d’une balle dans le radius. Soigné à l’hôpital de Nogent-le-Rotrou, il doit suivre une très longue convalescence pour rééduquer sa main gauche. Il ne peut plus revenir au front.

Le courage et le sens du commandement lui valent citations et décorations. En juillet 1918, le « lieutenant » Fernand DHEILLY est fait Chevalier de la Légion d’Honneur pour avoir été « blessé pendant l’assaut. A reçu deux nouvelles et graves blessures en portant secours à son capitaine grièvement atteint. »  Le fils de fermier d’Hérissart est devenu un grand homme en temps de guerre. Mais les décorations ne lui ôtent pas son handicap. En novembre et décembre 1918, il fréquente un Centre de rééducation des militaires et mutilés de la Région parisienne, puis le Centre de rééducation d’agriculture à Juvisy-sur-Orge.

Après la démobilisation définitive, Fernand revient à Hérissart. Pendant la guerre, il avait établi une correspondance très suivie avec Gabrielle, une jeune fille du village, orpheline de mère, dont le père est menuisier-charpentier. Elle lui donnait des nouvelles d’Hérissart, évoquant les malheureux « émigrés » de la zone de front venus trouver refuge dans les fermes du village. Fernand lui donnait des nouvelles de ceux d’Hérissart qu’il avait pu croiser à l’occasion d’un repos à l’arrière.

Gabrielle tient une boutique de mercerie. A son retour, Fernand s’essaie au métier de commerçant, tout en étant agriculteur. La petite boutique de mercerie, bonneterie, rouennerie, de Gabrielle est située au fond de la cour de ferme, dans la Grande Rue. Après le gris des tranchées et le noir des deuils, les couleurs rose, violet ou rouge éclairent maintenant leurs vies. Fernand épouse Gabrielle en juin 1919. Elle tient la boutique de « nouveautés », pendant que son mari redevient fermier.

Fernand peut maintenant fonder une famille. Un petit Bernard naît en 1921.

Malgré la belle carrière militaire, Fernand sait à quel point la guerre a été cruelle. Ses frères, Camille, l’aîné, ainsi que Martin, Augustin et Stanislas ont également été mobilisés. Sophie a vu partir cinq de ses fils. Elle a longtemps pensé au pire pour trois d’entre eux, considérés comme disparus, jusqu’à ce qu’elle les sache prisonniers en Allemagne. Camille était détenu à Meschede, Augustin à Hammelburg et Stanislas à Landau.

Après l’Armistice, si Stanislas et Augustin ont bien été rapatriés en février et mars 1919, Camille n’est pas revenu. Il est mort, en captivité, des suites de maladie, au Lazaret de Meschede, quelques jours avant la fin de la guerre.

A chaque fois que Fernand passera près de l’église, là où a été  érigé le monument aux morts, il est vraisemblable que le nom de son frère aîné lui sautera aux yeux. Il ne pourra s’empêcher de penser à tous les copains du village dont les noms sont inscrits, et à tous ceux du 128e et du 51e RI qui sont tombés à ses côtés. Car, bien plus que la Légion d’Honneur, c’est la vie qui est, pour Fernand DHEILLY, la plus belle des récompenses.

L.J. et X.B.

« De la Somme à Bellefontaine – 22 août 1914 » – recherche collaborative 1891, 1892, 1893 – Département Somme.  Régis BALLOY a réalisé la collecte de données pour la commune d’Hérissart.

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Fernand DHEILLY, avec la main gauche équipée d’un matériel de rééducation avec ressorts (Photo: collection personnelle Dany DHEILLY)

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