ILS AVAIENT 20 ANS EN 1914 – leur dernière nuit de Noël

Né le 3 avril 1892, Albert VACHER est un enfant de l’assistance publique de la Seine. Il est né à Charenton-le-Pont. C’est tout ce qu’on sait sur ses origines. Sa vie d’enfant débute dans un orphelinat parisien puis il est placé à l’âge de 12 ans dans une ferme de la Somme. Albert VACHER découvre la campagne sur le plateau du Vimeu à Moyenneville. Albert découvre la campagne et le travail de domestique de ferme…

L’agriculteur se nomme Arsène FACQUIER. Il compte à peine une quinzaine d’années de plus qu’Albert. Le jeune garçon trouve rapidement sa place dans la petite ferme de la Route d’Abbeville. Il est le seul employé.

Arsène FACQUIER a épousé Félicie POILLY de Moyenneville. Leur fils Fernand est né en 1904 et leur fille Madeleine en 1907.

Nourri et logé sous le même toit qu’Arsène et sa famille, Albert VACHER prend peu à peu sa place. Il devient presque comme un frère cadet pour Arsène et un oncle pour Fernand et Madeleine.

Il en est enfin terminé de la vie d’orphelin. Albert VACHER le Parisien a trouvé une famille au cœur du plateau du Vimeu, à quelques kilomètres d’Abbeville. L’avenir se présente bien.

En 1912, Albert VACHER est convoqué devant le Conseil de Révision qui tient sa séance à la mairie de Moyenneville. Le jeune homme aux cheveux bruns d’1m62 est jugé apte au service armé.

Le 9 octobre 1913, Albert quitte Moyenneville pour rejoindre la gare d’Abbeville. Il est affecté au 128e Régiment d’Abbeville. Pourtant ce n’est pas dans la capitale du Ponthieu qu’il va vivre les deux années de service actif dûes à la patrie. En raison des tensions internationales, l’Armée française s’est réorganisée. A partir du début octobre 1913, les hommes du 128e RI sont répartis entre la caserne Courbet d’Abbeville et la Citadelle d’Amiens. Albert VACHER doit rejoindre son unité à Amiens.

Plusieurs jeunes hommes des communes voisines ont été affectés comme lui au 128e RI. Certains partent à Abbeville comme Ernest FREVILLE et Elie HURTEL de Tours-en-Vimeu et d’autres l’accompagnent vers la capitale picarde. Il y a Paul RIQUIER d’Huchenneville, Moïse PRUVOT d’Acheux-en-Vimeu et Joseph MEURDEFROY de Tours-en-Vimeu. Ce dernier est également un enfant de l’Assistance publique de la Seine. Joseph MEURDEFROY est domestique de ferme au hameau de Houdent à Tours-en-Vimeu.

S’ils avaient déjà eu l’occasion de se rencontrer dans les foires et les fêtes du canton de Moyenneville, Albert VACHER et Joseph MEURDEFROY avaient rarement eu l’occasion de parler ensemble. Une solide amitié naît rapidement entre les deux orphelins.

Albert VACHER et Joseph MEURDEFROY ont été habitués très tôt à la vie en communauté. La vie de caserne ne leur déplaît pas. Ils savent que dans deux ans, ils pourront décider de leur avenir. Plus personne ne choisira à leur place… Albert souhaite retourner à Moyenneville, comme son patron y épouser une jeune fille du village et construire une belle famille. Joseph a plein de projets en tête. La vie d’adulte doit leur permettre de rattraper le temps et l’amour perdus…

Le 5 août 1914, les hommes du 128e RI quittent Abbeville et Amiens par le train pour rejoindre la gare de Dun-sur-Meuse. L’Allemagne a déclaré la guerre. Les troupes de Guillaume II débutent leur progression à travers la Belgique en direction de la France. Tous les régiments de la région militaire d’Amiens sont regroupés près de Stenay, au nord de la Meuse, en vue de l’offensive prochaine.

Le 22 août, c’est l’épreuve du feu pour Albert VACHER, Joseph MEURDEFROY et tous les copains du 128e. Les combats se déroulent en Belgique dans le secteur de Virton, quelques kilomètres après la frontière. C’est la débâcle pour l’Armée française le long de la frontière belge, de Mons au Grand-Duché du Luxembourg. Les pertes sont très importantes et certains régiments sont décimés. Au 128e RI, on compte plusieurs dizaines de tués et blessés.

Comme tous les régiments français, après la défaite du 22 août, le 128e bat en retraite. Le 31 août, deux des trois bataillons du régiment sont désignés pour attendre l’ennemi dans le secteur de Saint-Pierremont. En une matinée, plus de 150 morts sont à déplorer et au moins 300 blessés dans le hameau de Fontenois. Ernest FREVILLE de Tours-en-Vimeu est au nombre des victimes.

Début septembre, les rescapés du 128e RI prennent position dans le Sud de la Marne, entre Saint-Dizier et Vitry-le-François. Les hommes du 128e RI et ceux du 72e RI, l’autre grand régiment amiénois, reçoivent l’ordre de défendre les ponts sur la Saulx et sur le Canal de la Marne près de Pargny-sur-Saulx. Sur les territoires des villages de Pargny et de Maurupt-le-Montois, entre le 6 et le 10 septembre, des centaines d’hommes perdent la vie. Elie HURTEL de Tours-en-Vimeu est mort.

Après quelques semaines de guerre, les régiments de copains du service militaire sont décimés. Albert VACHER et Joseph MEURDEFROY n’ont pas été blessés mais le traumatisme est déjà bien présent.

Si dans le secteur de Pargny-sur-Saulx les Allemands ont pris l’avantage, il n’en est pas de même à l’Ouest et à l’Est du front de la Bataille de la Marne. Les troupes allemandes prennent la décision de reculer de quelques kilomètres afin de s’y positionner et d’attendre les Français. Pour les hommes du 128e RI, la suite de la guerre se déroule en Argonne, près de Vienne-le-Château. Les plus meurtriers combats du secteur se livrent dans le Bois de la Gruerie. La guerre de tranchées a débuté. L’enfer devient alors quotidien. Moïse PRUVOT est blessé par balle au genou gauche dès le premier jour de combat. Il est évacué vers l’arrière.

L’automne 1914 est particulièrement humide et froid. Les hommes évoluent dans la boue des tranchées dans un bois où les arbres deviennent de plus en plus rares. Les maladies s’installent. La fièvre typhoïdique et la tuberculose gagnent du terrain.

Le 7 novembre, Joseph MEURDEFROY est touché par balle à la main droite. La plaie est superficielle. Joseph reste sur le champ de bataille. Quelques jours plus tard, victime de douloureux rhumatismes, il doit être évacué vers l’hôpital de Sainte-Menehould. Après plusieurs jours de repos, Joseph revient au front le 14 décembre. Albert VACHER vient d’y être gravement blessé.

Si à certains endroits du front on parle de fraternisation entre des soldats français et allemands, la nuit de Noël est bien sinistre pour Albert VACHER et Joseph MEURDEFROY. Albert souffre le martyr sur son lit d’hôpital. La blessure est grave. La vie quitte peu à peu son corps. Joseph est seul. Profondément seul. Son ami a été évacué dans un état qui ne laisse présager rien de bon. Combien de temps va encore durer toute cette horreur ? Vont-ils revoir le Vimeu ? Vont-ils pouvoir construire la famille qui leur a tant manqué ?

Le 26 décembre 1914, Albert VACHER meurt de ses blessures à l’hôpital de Sainte-Menehould.

La mort de Joseph MEURDEFROY, tué au combat, sera fixée au 27 décembre 1914.

Même s’ils n’avaient plus de parents, l’annonce de leurs morts a fait couler des larmes dans les familles à Moyenneville et à Tours-en-Vimeu. Fernand et Madeleine n’ont jamais oublié le visage de cet « oncle » venu de Paris.

Le nom d’Albert VACHER est inscrit sur le monument aux morts de Moyenneville et le nom de Joseph MEURDEFROY sur celui de Tours-en-Vimeu. Si leurs corps reposent dans la Marne, leur souvenir restera toujours lié à l’histoire de leurs villages d’adoption.

Lionel JOLY et Xavier BECQUET

Publié par

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s