Une femme extraordinaire

Nicole MANGIN est née le 11 octobre 1878, Boulevard de Strasbourg à Paris. Sa famille est originaire de Véry, petit village argonnais de la Meuse situé dans l’arrondissement de Verdun.

La maison en briques, à gauche, est la maison des MANGIN – elle sera détruite totalement pendant la Grande Guerre

Nicole est la fille de Charles MANGIN et d’Emilie LAMBINET.

Le jeune Charles MANGIN, après avoir démissionné de son poste d’instituteur s’engage dans l’Armée. Attiré par Paris, il s’engage au 1er Escadron de train des équipages caserné à l’Ecole militaire. Lors d’un séjour en garnison à Amiens, il obtient ses galons de brigadier-fourrier avant de solliciter une nouvelle affectation à Paris. Il y côtoie régulièrement plusieurs familles originaires de la Meuse, dont celle des LAMBINET, qui gère un négoce en vins et une brasserie. Peu de temps après le décès de Nicolas LAMBINET, le père d’Emilie à qui Charles MANGIN est fiancé, les deux jeunes Meusiens se marient. Charles quitte l’Armée et reprend la direction du commerce en gros de boissons. Charles MANGIN se spécialise dans la vente de mousseux et de champagne. La réussite professionnelle est au rendez-vous. Toujours sur les routes de France et d’Europe, il est de moins en moins présent au domicile des MANGIN, à Paris puis à Saint-Maur-des Fossés.

Nicole est la première enfant du couple formé par Charles et Emilie MANGIN. Elle est la seule fille de la fratrie. Ses frères cadets se prénomment Emile né en 1882, Maurice en 1888 et Marcel en 1892. La différence d’âge est importante entre Nicole et ses frères les plus jeunes. Le père étant souvent absent, Nicole assume souvent, auprès des garçons, le rôle de deuxième parent. Elle a un caractère entier et énergique. Nicole cherche très jeune le bien-être des autres. Elle a fait preuve d’une capacité assez remarquable pour apprendre. Curieuse de nature, Nicole n’a peur de rien.

Emile MANGIN, l’aîné des garçons, devient artisan en orfèvrerie. A 19 ans, Maurice MANGIN, le deuxième garçon, s’engage dans la Cavalerie. Marcel MANGIN, le plus jeune, est un élève très brillant. Une carrière prestigieuse lui est promise. Hélas, pendant les vacances de Noël 1908, il se blesse avec une pointe rouillée. Malgré l’intervention de plusieurs spécialistes, il meurt quelques semaines plus tard à l’âge de 17 ans.

La famille MANGIN retourne souvent dans le village de ses aïeux, à Véry dans la Meuse. Les enfants y passent de très nombreuses vacances. Nicole est décrite comme un « garçon manqué », « une petite sauvageonne qui s’amuse à monter aux arbres fruitiers ». Elle s’occupe également de ses jeunes frères, les consolant et soignant leurs petits bobos. Le destin de Nicole MANGIN se construit peu à peu.

Nicole fréquente l’école de Charenton-le-Pont et en 1890 poursuit ses études au Lycée Fénelon. Elle quitte l’établissement avec un certificat de fin d’études secondaires, l’équivalent pour les jeunes filles du baccalauréat réservé aux seuls garçons. Dans un contexte presque exclusivement masculin, Nicole MANGIN débute des études de médecine. Elle a 18 ans. L’opinion publique n’est pas favorable aux femmes doctoresses et l’attitude sexiste des carabins est permanente. Nicole résiste à la pression. En 1899, elle fait partie des 5 seules femmes admises  à l’Externat des Hôpitaux de Paris. Elle effectue des recherches remarquées sur le cancer et sur la tuberculose. Mais, même brillante, Nicole évolue dans un monde réservé aux hommes. Le combat pour s’y faire accepter est permanent.

Nicole MANGIN et les étudiants en médecine de sa promotion

En 1899, Nicole MANGIN épouse André GIRARD, employé de l’entreprise familiale. A la mort du père d’André, le couple se retrouve à la tête d’une des plus grosses fortunes de la région champenoise. Nicole ne supporte pas longtemps la vie de luxe et d’oisiveté. Elle n’admet pas de dépendre d’un homme qui la trompe. En 1903, Nicole MAGIN-GIRARD demande le divorce. Elle l’obtient, ce qui à l’époque est assez rare. De plus, elle obtient également la garde de l’enfant, Etienne, qu’elle a eu avec André. En quittant ce rôle d’épouse de bourgeois, Nicole peut revenir à sa première passion : la médecine. Ne disposant pas du temps nécessaire pour s’occuper correctement du garçon, elle en confie la garde à ses parents ou à son ex-mari.

Nicole MANGIN et son fils Etienne

Tout en poursuivant ses dernières années universitaires, Nicole se livre toujours à des travaux de recherches sur le cancer et la tuberculose. Elle exerce à la Sorbonne puis à l’Institut Pasteur sous la direction du Docteur Roux. En 1909, Nicole passe sa thèse dont le thème est « les poisons cancéreux ». Nicole MANGIN est une des rares femmes à obtenir, avant la guerre, le titre de docteur en médecine. En 1910, elle représente la France au Congrès international de Vienne. Quelques mois avant la déclaration de guerre, le docteur MANGIN prend la direction du Dispensaire anti-tuberculeux du Professeur Robin à Baujon.

Nicole MANGIN, debout à gauche

Par ses travaux de recherches, Nicole sait se faire accepter par ses professeurs et ses collègues. Elle est intellectuellement brillante. C’est une passionnée qui sait transmettre la passion. Nicole sait aussi se faire respecter n’hésitant pas à remettre en place les hommes aux gestes ou paroles déplacés. Dans le monde des études et de la recherche, au prix d’efforts surhumains et grâce à un comportement exemplaire, Nicole a su faire oublier son sexe. Un autre chemin de croix va bientôt débuter pour le docteur Nicole MANGIN-GIRARD…

Le 1er août 1914, la Mobilisation générale est décrétée en France. Emile et Maurice, les deux frères de Nicole sont concernés. Pourtant personne ne pouvait s’attendre à ce qu’un troisième membre de la fratrie le soit également, le pauvre Marcel étant mort depuis 5 ans. Nicole MANGIN-GIRARD reçoit le 2 août 1914 un ordre de mobilisation. Il s’agit d’une erreur. Aucune femme n’est mobilisable en août 1914. L’administration a commis quelques erreurs de ce type en convoquant des Camille ou des Dominique sans prendre la précaution de vérifier le sexe. En ce qui concerne Charlotte Nicole MANGIN-GIRARD, personne ne sait d’où vient l’erreur ! Le patronyme de son ex-époux a-t-il été transformé en « Gérard » par l’administration militaire ? En se présentant, les femmes concernées n’ont aucun mal à faire constater l’erreur et à faire annuler l’ordre de mobilisation. Si elle est certainement surprise de recevoir cette convocation, après réflexion Nicole pense qu’elle a été désignée car son nom figure sur une liste des médecins de l’Assistance publique, liste sur laquelle le sexe n’est pas précisé. Les femmes médecin sont extrêmement rares dans la société française. Les convoquer avec leurs confrères masculins n’a rien de choquant pour elle. Au contraire. Depuis des années elle se bat pour qu’on reconnaisse ses compétences professionnelles, elle va pouvoir prouver qu’une femme médecin peut être aussi compétente qu’un homme médecin. Même en temps de guerre… 

Nicole MANGIN avec l’uniforme de médecin-femme britannique dont elle a été dotée

Nicole MANGIN-GIRARD répond à la convocation. Elle rejoint son poste d’affectation à l’hôpital thermal de Bourbonne-les-Bains en tant que médecin au 20e Régiment d’Infanterie.

Le médecin-capitaine qui la reçoit est embarrassé. La présence d’une femme comme médecin militaire lui paraît incongrue. Il écrit à sa hiérarchie, laquelle ne remet pas en question l’ordre de mobilisation. Si le docteur Nicole MANGIN n’exprime pas le souhait de partir, elle peut rester. Elle est nommée à l’hôpital temporaire installé dans l’établissement de station thermale. Aucun uniforme français n’existe pour les femmes médecins. Nicole portera pendant toute la guerre un uniforme de médecin britannique.

Le 9 août 1914, Nicole MANGIN prend la décision d’orienter les blessés graves d’un train sanitaire allant vers le Sud et passant par Bourbonne vers son hôpital sans attendre les ordres.  Au 15 août, conséquences des combats menés dans les Vosges et en Lorraine, des milliers de blessés évacués du front sont soignés dans l’établissement. Ils sont confiés à la garde de quatre médecins auxiliaires et du médecin capitaine qui prend conscience des compétences de sa consoeur.

Nicole MANGIN, assise, la 1ère à droite, avec quelques confrères médecins militaires

Quelques semaines plus tard, Nicole MANGIN demande à permuter son poste avec celui d’un confrère, responsable d’un train sanitaire. Elle souhaite se rapprocher du département de la Marne où plusieurs membres de sa famille résident. Les combats du début septembre y ont été meurtriers. Elle est reçue par le médecin-chef à Reims qui s’exclame en la voyant « Ciel, une femme ! » ce qui ne la déstabilise pas vraiment. Après de nombreuses démarches, Nicole MANGIN obtient la régularisation de son statut. Elle est reconnue officiellement médecin traitant avec le grade de médecin auxiliaire du Service de Santé des armées. Elle est la seule dans ce cas en France.

Nicole MANGIN et sa chienne DUN

Avant que l’hiver ne débute, Nicole MANGIN est affectée du fait de son statut féminin dans un secteur réputé calme : Verdun ! Les dernières semaines de l’automne 1914 y sont effectivement calmes. L’accueil qui lui est réservé par le médecin-chef ne diffère pas des précédents. Nicole va encore devoir prouver qu’elle a toute sa place en tant que médecin. Son médecin-chef lui interdit l’accès aux salles des malades, arguant de sa condition féminine.

Le 3 novembre 1914, Nicole MANGIN est affectée dans un service de typhoïdiques à l’hôpital temporaire N°13 de Glorieux, dans un faubourg de Verdun. Elle y reste une année à la tête d’une équipe composée d’un sergent et de douze infirmiers. Les soins sont particulièrement ingrats, les odeurs sont difficilement supportables et malgré le vaccin, le risque de contagion reste constant. 765 typhoïdiques et entériques seront traités par l’équipe du docteur MANGIN. Elle ne quittera plus alors la proximité du front. La guerre s’installe dans la Meuse, département d’où est originaire sa famille, pour de longs mois.

Nicole MANGIN, debout à droite

Début février 1916, les hôpitaux de Verdun doivent être évacués. Les malades mobilisables sont éloignés sur front. Malgré le danger, Nicole MANGIN reste plusieurs jours avec ceux qui ne peuvent être transportés. Les bombardements sont incessants. Après plusieurs jours d’angoisse, elle finit par quitter Verdun pour rejoindre l’hôpital militaire de Vadelaincourt. L’accueil par les médecins militaires hommes y est à nouveau hostile. Pour la première fois, Nicole s’emporte et exige, auprès de sa hiérarchie, d’être définitivement assimilée en tant que Médecin-officier traitant aux Armées pour la durée de la guerre. Un décret, en octobre 1916, valide cette décision. Nicole MANGIN continue à soigner les malades contagieux mais elle se livre aussi à la pratique de la chirurgie. Ce n’est pas une spécialité qui lui a été enseignée mais les conditions l’exigent. Les blessures par éclats d’obus nécessitent des interventions rapides au plus près du front. Nicole voit passer des milliers de blessés qu’il faut opérer « de jour comme de nuit, pendant des semaines, jusqu’à ce que l’on tombe, à bout de forces, sur un brancard pour dormir un peu ».

Nicole MANGIN quitte la région de Verdun fin décembre 1916. Sa fidèle chienne qui porte le nom de Dun ne la quittera jamais. Nicole suit les troupes de la IIIe Armée qui se dirigent vers la Somme, le Pas-de-Calais puis en Flandre Occidentale. Nicole dirige un service pour tuberculeux à l’hôpital Moulle de Saint-Omer puis à Ypres en Belgique. Pour chacun de ses nouveaux postes, l’accueil des hommes est hostile. Puis, quelques semaines plus tard, tous les médecins la considèrent comme un confrère compétent. Nicole MANGIN est promue Médecin-major. Elle se voit confier la direction de l’Hôpital-école Edith Cavell Rue Desnouettes à Paris pour former les infirmières militaires.

Nicole MANGIN pratiquant la vaccination d’infirmières élèves à l’hôpital-école Edith Cavell

Il s’agit d’un hôpital d’application qui dispose d’une centaine de lits pour les malades. Tout en assurant toutes les tâches d’organisation imposées par sa fonction de directrice, Nicole MANGIN assure des cours avec plusieurs de ses confrères. C’est Marie CURIE qui est chargée des cours de radiologie. Nicole MANGIN dispense des cours également en dehors de l’Hôpital-école. Elle continue à soigner elle-même malades et blessés.

Nicole MANGIN au conseil de direction de l’hôpital-école Edith Cavell

Elle poursuit des recherches, notamment contre le cancer. Quand l’Armistice est signé, le 11 novembre 1918, Nicole MANGIN est une femme épuisée. Elle a 40 ans. Sa vie a été presque essentiellement consacrée à la médecine. Une vie épuisante dans laquelle elle a consacré tout son temps et son énergie, au détriment de sa vie personnelle, à prouver qu’une femme a toute sa place en tant que médecin, y compris au plus près des champs de bataille.

Elle assure encore la direction de l’hôpital Edith Cavell six mois après la fin de la guerre puis décide de se lancer dans un nouveau projet. Elle est sollicitée pour une tournée internationale de conférences sur la tuberculose et le cancer. Des contacts sont pris aux Etats-Unis, en Australie, en Chine, en Afrique du Sud… Nicole effectue les vaccinations nécessaires à la préparation de ce long périple. Elle participe à une réunion familiale à Reims chez son frère Maurice, où réside maintenant son fils Etienne, pour embrasser ses proches avant le départ.

Nicole MANGIN et son fils Etienne âgé de 18 ans.

Le 6 juin 1919, le corps sans vie de Nicole MANGIN est découvert dans son lit, à son domicile du 176 Boulevard Saint-Germain à Paris. Fioles et boites de médicaments vides sont au pied du lit. La courte et riche vie du docteur Nicole MANGIN est terminée. Une femme d’exception. Pendant de nombreuses années, des milliers d’hommes et femmes qui l’avaient rencontrée, malades, blessés, professeurs, élèves, confrères médecins ont gardé en tête le souvenir de cette femme d’exception qu’ils avaient eu la chance de croiser. Et puis le temps a passé. Une autre guerre a chassé le souvenir de la Grande Guerre et l’histoire de Nicole MANGIN a été oubliée. L’histoire de la seule femme française qui a gagné le droit d’exercer au plus près du front, comme médecin militaire, pendant la Première Guerre mondiale. L’unique femme médecin de l’Armée française.

Xavier BECQUET

Un grand merci à la famille WACHET de Véry (Meuse), tout particulièrement Philippe (photo ci-dessous) et Xavier, petit-fils et arrière petit-fils de Maurice MANGIN, pour leur précieuse contribution et les documents mis à notre disposition

Philippe WACHET, à côté du portrait de sa grand-tante Nicole MANGIN

Sources : 

– François STUPP, « Nicole Girard Mangin »

– Jean-Jacques SCHNEIDER, « Nicole Mangin, une Lorraine au cœur de la Grande Guerre » (éditions Place Stanislas – 2011)

Publié par

2 commentaires sur « Une femme extraordinaire »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s