ILS AVAIENT 20 ANS EN 1914 – le rescapé de Toutencourt

Né le 14 octobre 1892, Gustave DUMONT est le fils de Narcisse DUMONT et de Victorine VALEMBERT.

Gustave est né à Toutencourt, commune du Nord de la Somme situé dans le canton d’Acheux-en-Amiénois. Avec ses 1 000 habitants, Toutencourt est une des communes les plus importantes du Nord-Amiénois. La moyenne d’âge des habitants y est assez jeune. Le bourg a été peu touché jusqu’à cette période par l’exode rural. Si l’activité est majoritairement tournée vers l’agriculture et l’élevage, on compte encore plus de 250 ouvriers ou ouvrières qui font des chaussures au cloué pour différentes maisons d’Amiens, de Corbie et de Domart-sur-la-Luce. Il existe à Toutencourt une maison de confections pour hommes, une briqueterie et un four à chaux. On trouve des commerçants et de nombreux artisans. Toutencourt est un bourg qui vit bien.

Environ 200 enfants de la commune sont scolarisés. Il y a une école publique de garçons, une école publique de filles et une école privée de filles.

Narcisse DUMONT, le père de Gustave, a exercé longtemps le métier de tisseur puis il est devenu cantonnier. Narcisse et Victorine résident dans la Rue de Bourbon avec leurs trois fils, Ernest, Henri et Gustave, le benjamin. L’importance de la différence d’âge entre Ernest, le frère aîné né en 1872 et ses frères Henri et Gustave nés en 1889 et 1892 n’empêche pas que les 3 garçons vivent sous le même toit pendant de nombreuses années. Ernest n’est pas pressé de quitter la maison familiale. C’est seulement à près de 35 ans qu’il part. Il habite alors dans un logement mitoyen de celui des parents avec son épouse Zélie, puis leurs deux filles Marie et Alfrédine. Ernest devient cordonnier.

Après leur scolarité, Henri et Gustave deviennent journaliers, se présentant dans les fermes ou chez les artisans quand il y a un besoin de main d’œuvre.

En octobre 1910, Henri quitte Toutencourt pour le service militaire. Il est affecté au 9e Régiment de Cuirassiers de Noyon dans l’Oise. Il est libéré des obligations militaires fin septembre 1912 et retrouve sa mère et ses deux frères. Narcisse, leur père, est décédé.

Le 8 octobre 1913, c’est au tour de Gustave, le dernier de la fratrie DUMONT, de partir au service militaire. Il est affecté au 120e Régiment d’Infanterie de Péronne. Plusieurs garçons du village qui s’apprêtent également à débuter le service militaire l’accompagnent vers Lealvillers, village voisin de Toutencourt, pour y prendre le train. Parmi les appelés de la Classe 1912 à Toutencourt, seuls deux garçons sont affectés au 120e RI. Gustave est le premier. Le second se nomme Louis HURTEL. Gustave DUMONT et Louis HURTEL se connaissent très bien. Ils habitent la même rue, la Rue de Bourbon, depuis toujours. Le père de Louis est cordonnier.

Gustave et Louis effectuent le voyage ensemble. Un voyage qui dure plusieurs heures. La destination n’est pas Péronne mais Stenay, ville de garnison située au Nord du département de la Meuse. Le 120e RI vient de quitter la caserne Foy de Péronne. L’Armée française souhaite renforcer sa présence à proximité des frontières d’Alsace-Moselle et de Belgique. C’est dans la caserne Chanzy située sur les hauteurs de Stenay que débutent les deux années de service militaire de Gustave DUMONT et Louis HURTEL.

A la caserne Chanzy, il y a déjà 2 Toutencourtois. Ernest CORNU et Philémon LEMAIRE ont débuté le service militaire au 120e RI en octobre 1912. Quand les deux petits bleus arrivent, leurs aînés n’ont plus qu’une année de service militaire à effectuer. C’est un bonheur pour les anciens d’accueillir Gustave et Louis, leurs copains du village et de leur faire visiter les lieux. Bien sûr, n’étant pas affectés dans les mêmes Compagnies, ils ne peuvent espérer passer leurs journées ensemble, mais dès que l’occasion se présente, les 4 garçons de Toutencourt aiment se retrouver pour parler du pays.

Les parents d’Ernest CORNU et sa soeur Sophie résident Rue de l’Eglise à Toutencourt. Alcide, le père, est garde particulier. La famille LEMAIRE habite dans une ferme Rue de la Montagne. Philémon est l’unique fils de Fulgence et de Blanche LEMAIRE.

Le 3 août 1914, l’Allemagne déclare la guerre à la France. Depuis plusieurs jours, les jeunes soldats sont employés à construire des ouvrages de défense dans le secteur autour de Montmédy, près de la frontière belge. Le Plan Schlieffen élaboré en 1905 par l’Allemagne est sans ambiguïté. Les troupes du Kaiser Guillaume II vont tenter de passer par le territoire belge avant d’entrer en France. C’est à la frontière belge qu’il faut tenter de les arrêter.

Le général Joffre ne veut pas attendre que les Allemands franchissent la frontière. Dès le 16 août, il prend la décision d’organiser une grande offensive le long des frontières belge, luxembourgeoise et d’Alsace-Moselle pour repousser les Allemands et les contraindre à quitter le sol de la Belgique amie. La date choisie pour l’offensive est le 22 août.

Le samedi 22 août vers 7h30 du matin, Gustave DUMONT, Louis HURTEL, Ernest CORNU et Philémon LEMAIRE s’élancent dans la plaine du Radan sur le territoire du village belge de Bellefontaine. Les 3 bataillons du 120e ont reçu l’ordre de traverser le territoire de Bellefontaine pour rejoindre la commune de Tintigny et franchir la rivière Semois en direction du Nord. Les Allemands doivent se trouver à plusieurs kilomètres au nord de la Semois, c’est du moins ce que les missions d’observation des jours précédents ont conclu. Mais pendant les dernières 24 heures la situation a évolué. Les Allemands se sont approchés de la frontière française. Des sections de mitrailleuses se sont positionnées dans les bois qui longent la plaine du Radan. Quand les premières balles de mitrailleuses allemandes frappent les fantassins français, la surprise est totale.

Ernest CORNU tombe. Il ne se relèvera jamais. En quelques heures, les pertes s’élèvent à plus de 1 000 hommes sur les 3 000 que compte le 120e RI, dont près de 600 tués sur place.

Le traumatisme est particulièrement violent pour les rescapés. Beaucoup ne savaient pas, avant cette journée du 22 août 1914, à quoi pouvait ressembler une guerre. En une matinée, ils ont découvert l’enfer…

13 Jours plus tard, la Bataille de la Marne débute. Les troupes allemandes se sont lancées à la poursuite des Français battant en retraite. Le 5 septembre, Joffre donne l’ordre aux Armées françaises de s’arrêter et d’attendre l’ennemi pour le combattre. Le 120e RI est au Sud de la Marne, dans le secteur de Sermaize-les-Bains. Les combats font rage du 6 au 10 septembre. L’ordre donné aux Français était de mourir sur place plutôt que de reculer. La mission a été remplie. Plusieurs centaines d’hommes du 120e RI ont perdu la vie.

Philémon LEMAIRE est mort. Considéré comme disparu, son corps ne sera jamais retrouvé.

Philémon LEMAIRE (caveau familial – photo L. Joly)

La guerre des rescapés du 120e a lieu ensuite en Forêt d’Argonne. C’est une guerre de tranchées. Une guerre où on perd des vies pour gagner quelques mètres de terrain, où on perd des vies quand on recule de quelques mètres, où on perd des vies même quand aucun des deux adversaires ne lance d’offensive. Louis HURTEL qui a été nommé caporal quelques semaines plus tôt ne veut plus emmener des hommes à la mort. Il se rebelle vis-à-vis de sa hiérarchie. Il est cassé de son grade le 16 octobre 1914.

Le 22 novembre 1914, à l’occasion d’une énième offensive pour rien, Louis HURTEL est capturé par l’ennemi. Il est transféré en Allemagne au camp de Giessen. Louis HURTEL y meurt le 14 mai 1915 de « méningite et pneumonie tuberculeuse ». Son corps est inhumé au cimetière de Giessen. La bourse qu’il avait gardée sur lui a été transmise à ses parents à Toutencourt. Elle contenait 7 pfennigs et divers papiers.

La guerre ne tuera pas Gustave DUMONT. Miraculeusement… Aucune balle, aucun éclat d’obus ne l’a touché. Le 3 janvier 1918 dans le secteur de Verdun, une caisse de cartouches est tombée accidentellement sur son pied droit, écrasant deux orteils. C’est sa seule blessure… Physique !

Gustave a vu tomber tant de copains à ses côtés. Gustave a perdu ses amis de Toutencourt. Ernest CORNU, Philémon LEMAIRE et Louis HURTEL ne reviendront jamais au pays.

Gustave a aussi appris la mort de son frère Henri, tué en septembre 1914 dans le secteur de Pargny-sur-Saulx, à moins de 3 kilomètres de Sermaize-les-Bains où il combattait lui-même. Ernest, leur frère aîné, malgré plusieurs blessures, s’en est sorti vivant. C’est à peu près la seule bonne nouvelle qui accompagne le retour au pays de Gustave. Ses nièces, Marie et Alfrédine ne seront pas orphelines…

S’il est resté dans la Somme, après la guerre, Gustave a quitté Toutencourt et ses fantômes. Il s’est installé à Amiens où il a épousé Germaine COUDUN. Mobilisé en août 1914, le père de Germaine est Mort pour la France en mai 1915. Gustave et Germaine ont eu deux filles, Mauricette et Christiane. Ils résidaient Rue Milton, près du Boulevard Beauvillé. Gustave s’est fait embaucher comme agent de sûreté à la Mairie d’Amiens, poste qu’il a occupé jusqu’à la fin de sa vie professionnelle.

La vie est fragile en temps de guerre comme en temps de paix ! Fragile et ô combien cruelle pour ceux qui restent. Germaine est morte brutalement peu de temps après la naissance de leur deuxième enfant.  

Quelques années plus tard, Gustave a rencontré Adèle. Originaire de Sallaumines dans le Nord, Adèle était veuve avec deux enfants en bas âge. Gustave était veuf avec deux enfants ayant presque le même âge que ceux de son amie. La famille recomposée s’est installée durablement dans la petite maison amiénoise de la Rue Milton. Le bonheur aussi…

Gustave DUMONT est mort le 2 novembre 1982 à l’âge de 90 ans.

Sur le monument aux morts de Toutencourt, son village natal, sont inscrits les noms de quatre jeunes hommes dont Gustave n’a jamais oublié le visage.

Louis HURTEL avait 22 ans, Ernest CORNU et Philémon LEMAIRE avaient 23 ans et Henri DUMONT, son frère, avait 24 ans.

Lionel JOLY et Xavier BECQUET

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