ILS AVAIENT 20 ANS EN 1914 – les larmes de Jeanne

Né le 28 octobre 1884, Jules PETIT est le fils d’Aurélien PETIT et de Jeanne BOUBERT.

Quand le petit Jules vient au monde, dans la maison maternelle de Sallenelle, hameau de Pendé dans le Vimeu maritime, sa maman n’a que 15 ans et 7 mois. Jeanne vit seule chez sa mère, Marie BOUBERT, marchande de rouennerie sur la Route principale qui relie Le Tréport à Saint-Valery.

Le papa du petit Jules se nomme Aurélien PETIT. Il a 18 ans. Fils de fermier, il vit à Mons-Boubert, village voisin.

Aurélien et Jeanne « régularisent » la situation le 6 juin 1885 devant le maire de Pendé. Le bébé peut alors porter le nom de son père. Amédée, Jeanne et leur enfant s’installent alors dans la ferme des grands-parents PETIT, Rue Jeanne Simon à Mons.

Mons-Boubert est un village situé à cinq kilomètres de Saint-Valery-sur-Somme, bâti au fond d’une vallée sèche avec quelques rues en côte. Dans cette commune de plus de 1 000 habitants l’activité principale est l’agriculture. On y cultive essentiellement des céréales. Le lin est aussi une culture importante. L’hiver, dans des bâtiments éloignés de l’habitation pour éviter les incendies, les paysans écouchent le lin. Il y a encore de nombreux tisserands dans la commune.

Jules PETIT grandit dans la ferme de ses grands-parents et de ses parents. Sa grand-mère maternelle les rejoindra quelques années plus tard et vivra à Mons, dans la ferme PETIT, jusqu’à ses derniers jours.

Le jeune Jules PETIT fréquente l’école communale des garçons, dans la classe de Monsieur BOUVET. Jules est bon élève mais il ne partira ni à Abbeville ni à Amiens pour poursuivre des études supérieures. En effet, comme Jules est fils unique, il est appelé tout naturellement à reprendre un jour la direction de l’exploitation familiale. Cette situation lui convient. La ferme, c’est son univers. Jules devient donc cultivateur.

Jules PETIT au service militaire ( photo collection privée)

A 20 ans, il est convoqué devant le Conseil de Révision de Saint-Valery. Six jeunes du village l’accompagnent. Jules PETIT est jugé apte au service militaire. Il est affecté au 128e Régiment d’Infanterie d’Abbeville. Joseph DEROSSIGNY, fils de cultivateur et Adolphe PECHIN, enfant de l’assistance publique qui travaille comme domestique de ferme dans le village, sont également affectés au 128e RI. Ils ne seront que 3 à partir le 10 octobre 1905 pour effectuer leur service militaire. Emile TORON est exempté pour faiblesse générale, Jean COULOMBEL est classé au Service Auxiliaire pour varices volumineuses et Eloi TESTU et Emile NOEL sont ajournés. Ils partiront mais en 1906 et en 1907.

Le 10 octobre 1905, Jules PETIT, Joseph DEROSSIGNY et Adolphe PECHIN franchissent le portail de la caserne Courbet d’Abbeville. Ils y resteront ensemble pendant deux années. Autant dire que quand ils sont libérés en septembre 1907, Jules, Joseph et Célestin se connaissent très bien. Des liens d’amitiés se sont créés.

Jules PETIT et Joseph DEROSSIGNY reviennent à Mons-Boubert. Ils reprennent leur activité de cultivateur dans les fermes familiales. Adolphe PECHIN quitte le village pour s’installer à Friville-Escarbotin où les fabriques sont nombreuses. Il devient trempeur en métaux.

En février 1909, un enfant naît dans la ferme des PETIT. Il ne s’agit pas du fils de Jules de retour du service militaire, mais de celui d’Aurélien, son père, et de Jeanne, sa mère. A 25 ans, Jules a un premier petit frère prénommé Gaston.

Trois mois plus tard, Jules PETIT épouse Charlotte COCAUX. Ils se connaissent depuis toujours. Les parents de Charlotte habitent la même rue que ceux de Jules. Le premier enfant du jeune couple meurt à l’âge de deux jours seulement. En 1912, Charlotte donne naissance à nouveau à un bébé. Ce dernier est bien portant. Il est prénommé Raymond.

Le 1er août 1914, l’ordre de Mobilisation générale est affiché à la mairie de Mons-Boubert. Le garde-champêtre relaie l’information dans les rues du village. Tous les hommes de plus de 20 ans qui ont été jugés aptes doivent rejoindre leurs unités.

Le 2 août, Jules PETIT et Joseph DEROSSIGNY quittent Mons-Boubert pour le département de l’Aisne. Ils ont été tous deux affectés au 245e Régiment d’Infanterie de Laon. Adolphe PECHIN est mobilisé au 128e . Il rejoint la Citadelle d’Amiens où deux des trois bataillons du régiment sont casernés.

Après avoir reçu leurs uniformes et leurs équipements, les jeunes hommes quittent leurs casernes avec les autres mobilisés. Ils prennent le train en direction de l’Est de la France. Le 128e se dirige vers le Nord du département de la Meuse pendant que le 245e RI de Jules PETIT et Joseph DEROSSIGNY rejoint le Nord du département des Ardennes.

Les deux régiments des copains de Mons-Boubert participent aux combats le long de la frontière belge le 22 août 1914. Le 245e RI est à Willerzie et le 128e RI à Virton. Suite à la terrible défaite subie par l’Armée française, la Retraite emmène les hommes du 245e et du 128e vers le Sud du département de la Marne. Pendant la Bataille de la Marne, du 6 au 10 septembre 1914, le 245e RI est dans le secteur de Fère-Champenoise et le 128e à l’Est de Vitry-le-François. Les deux régiments, comme toutes les unités combattant dans cette région, subissent de très lourdes pertes. Quelques jours plus tard, les rescapés des 2 régiments et de tous ceux de la Région militaire d’Amiens poursuivent la guerre en Argonne.

Jules PETIT semble considéré comme « disparu » dès le 8 septembre 1914. Un jugement du tribunal d’Abbeville rendu le 25 janvier 1921 (soit 6 ans plus tard !) le déclare pourtant officiellement mort pour la France le 12 septembre 1914. Si cette deuxième date est exacte, Jules PETIT ne serait pas mort à Fère-Champenoise pendant la Bataille de la Marne mais au Bois de la Gruerie, en Argonne, quelques jours plus tard. Il semble aujourd’hui impossible de savoir où était Jules PETIT quand il a fermé les yeux pour la dernière fois. Son corps n’a de toute façon jamais été retrouvé.

Plaque émaillée d’hommage à Jules PETIT. La date de mort indiquée semble inexacte. En 1921, le tribunal d’Abbeville l’a fixée au 12 septembre 1914, en cohérence avec le lieu probable du décès.

Le 7 juin 1916, dans le secteur de Verdun, Joseph DEROSSIGNY est blessé par éclats d’obus alors qu’il effectuait avec « zèle et courage la relève et le transport des blessés dans des circonstances plus que périlleuses ». Joseph DEROSSIGNY est grièvement blessé au bras. Une balle lui a traversé le bras droit et atteint le nerf et le tendon de la main. Il est évacué vers l’arrière pour y être soigné. Après de nombreux mois d’hospitalisation, Joseph est jugé par les médecins inaptes au combat. Il n’est plus en mesure de tenir une arme. En juin 1917, il est détaché comme ouvrier à la Poudrerie du Moulin Blanc à Brest puis aux usines de Marquise dans le Pas-de-Calais. Joseph DEROSSIGNY est démobilisé le 17 mars 1919. Il peut enfin rejoindre son village de Mons-Boubert. Il est vivant. Il a presque totalement perdu l’usage de son bras droit mais il est vivant…

Blessé au début de la guerre, Adolphe PECHIN a, quant à lui, été détaché pendant près de deux années aux Usines de produits chimiques BARIT à Paimboeuf en Loire-Inférieure, entre Saint-Nazaire et Nantes. Eugène BARIT, ancien fabricant de courroies à Paris, avait repris les locaux d’une ancienne sucrerie au bord de la Loire pour y développer en 1915 une usine chimique. Les installations étaient destinées à fournir à l’Armée française du chlore liquide à raison de 4 tonnes par jour. En septembre 1917, Adolphe PECHIN rejoint le 87e Régiment d’Infanterie. Il est démobilisé le 20 mars 1919 et rejoint son ancien domicile à Friville-Escarbotin. Vivant mais malade. Quels faits ont atteint physiquement le pauvre Adolphe ? Les combats au front ou les deux années dans l’usine de chlore ? Nul ne sait…

A Mons-Boubert, la vie a repris presque normalement. Joseph DEROSSIGNY a exploité sa petite ferme. Avec son épouse, il a élevé quatre beaux enfants. Joseph est décédé à Mons-Boubert le 16 juillet 1971. Il avait 91 ans.

Jusqu’à la fin de sa vie, Joseph DEROSSIGNY s’est souvenu du jour de son retour à Mons, après la fin de la guerre. C’aurait dû être un jour heureux… Ce fut surtout le jour où il est allé voir les parents de son copain, Jules PETIT, pour leur raconter les derniers instants vécus avec leur fils. Joseph était persuadé d’être un des derniers à avoir vu Jules vivant. Il a tenté d’expliquer l’enfer que les deux copains avaient vécu et la chance qui était la sienne d’être vivant. Joseph n’a jamais pu oublier le désespoir des parents de Jules. Aucune parole ne pouvait consoler cette mère atteinte au plus profond de ses entrailles. Joseph n’a jamais oublié les larmes de Jeanne, la maman de son copain Jules.

France DEVISMES et Xavier BECQUET

Précision : la Rue Jeanne Simon, où habite la famille PETIT, est nommée Rue Simone dans certains documents d’archives.

Remarque : dans les articles « Ils avaient 20 ans en 1914 », nous indiquons prioritairement les prénoms usuels ou les surnoms quand nous arrivons à les trouver dans les documents d’archives. Ainsi Jules PETIT se prénommait pour l’état-civil Aurélien Jules Narcisse, son père Aurélien, se prénommait Amédée Aurélien et sa mère Jeanne, portait officiellement à l’état-civil les prénoms de Anne Marie Marguerite Elisabeth ! Le copain PECHIN, enfant de l’assistance publique, avait été déclaré avec les prénoms de Célestin Eugène. Nous avons préféré utiliser Adolphe qui était son surnom. Même si nous sommes conscients que notre démarche peut perturber les recherches généalogiques, en racontant des parcours de vie, nous estimons qu’il est plus pertinent d’utiliser les prénoms qui étaient utilisés au quotidien.

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