ILS AVAIENT 20 ANS EN 1914 – le dernier jour d’une année meurtrière

Né le 4 mars 1892, Gaston DOISY est le fils d’Henri DOISY et d’Angéline DESPORTES.

Henri et Angéline sont natifs de Chaulnes, chef-lieu de canton de la Somme situé dans l’Est du département, sur le plateau du Santerre. Ils se sont mariés en septembre 1878 et se sont installés à Chaulnes dans la Rue Cavale. Henri n’a pas de métier, ou plutôt si, il peut exercer presque tous les métiers. Journalier, manouvrier, ouvrier agricole, Henri DOISY travaille pour différents employeurs de la commune.

Leur premier enfant naît en 1879. C’est une fille prénommée Jeanne. Ensuite viennent Blanche en 1881, Georges en 1883 et Marie Louise en 1885. Gaston naît sept ans plus tard. Un troisième et dernier garçon, Louis, naît en 1895. Quand la petite dernière, Henriette, vient au monde en 1900, les deux aînés de la fratrie ont déjà quitté la maison.

Henri et Angéline ont donné naissance à 7 beaux enfants, 4 garçons et 3 filles. A eux maintenant de construire leur avenir !

Gaston n’a que 9 ans quand son père décède. Angéline élève seule les trois derniers enfants, Gaston, Louis et Henriette, dans la petite maison de la Rue Cavale. Gaston, l’aîné des trois, est employé comme domestique de ferme chez BRIANCOURT, Rue de Puzeaux. Son frère cadet, Louis, l’y rejoint peu de temps après. Même si ce n’est pas toujours simple, la vie continue dans la famille DOISY.

Le 9 octobre 1913, Gaston DOISY quitte Chaulnes par le train pour rejoindre la ville de Stenay dans la Meuse. Il est affecté au 120e Régiment d’Infanterie pour y effectuer les deux années de service militaire qu’il doit à la nation. Sans la réorganisation du printemps 1913 – l’Armée voulant rapprocher certaines unités des frontières de l’Est – Gaston DOISY aurait vécu les 730 jours qui le séparent de la libération à Péronne. C’est dans ce chef-lieu d’arrondissement de la Somme que le 120e était installé, à une quinzaine de kilomètres seulement de Chaulnes.

Plusieurs dizaines de jeunes appelés des quatre coins du département quittent la Somme pour Stenay ce 9 octobre 1913. Henri LALOUX de Chaulnes et Sylvain GOSSART de Berny-en-Santerre, village éloigné d’à peine 6 kilomètres du chef-lieu, sont dans le même train. Tout naturellement, les jeunes des mêmes communes ou des mêmes secteurs géographiques se regroupent. Gaston, Henri et Sylvain effectuent ensemble le long trajet de neuf heures vers le Nord du département de la Meuse. En abordant ensemble ce voyage vers l’inconnu, il leur est un peu moins difficile de quitter leurs familles et leur terroir du Santerre.

Pour les 3 garçons issus de familles très modestes, la vie dans la caserne Chanzy est plutôt confortable.

Le père d’Henri, Napoléon LALOUX, est domestique de ferme à Chaulnes. Celui de Sylvain GOSSART, Omer, est journalier agricole à Berny. Henri LALOUX et Sylvain GOSSART ont plusieurs frères et sœurs. Dès qu’ils ont 10 ou 12 ans, les enfants cherchent un emploi. A Berny-en-Santerre, l’activité est avant tout agricole. A Chaulnes, des petits emplois peuvent être trouvés assez facilement par les jeunes dans les commerces locaux. Germaine, la sœur aînée d’Henri LALOUX, est employée comme bonne dans l’hôtel Nivalet Rue du Bosquet à Chaulnes.

Le 3 août 1914, l’Allemagne déclare la guerre à la France. Pour les gars du 120e RI, la guerre était devenue comme une évidence depuis plusieurs semaines. Les entraînements à proximité de la frontière belge, au Nord de Montmédy, se multipliaient. Des travaux d’ouvrages de défense avaient été entrepris sur différents lieux du secteur. La guerre est loin d’être une surprise.

Gaston DOISY, Henri LALOUX et Sylvain GOSSART savent qu’ils ne pourront certainement pas embrasser leurs parents avant le début des combats. Tout va maintenant aller très vite. Le 4 août, les troupes allemandes pénètrent le territoire de la Belgique pour le traverser et entrer en France. Peu à peu, des dizaines de milliers de jeunes Français arrivent pour renforcer le dispositif militaire près des frontières. A partir du 5 août, les autres régiments du 2e Corps d’Armée d’Amiens sont transférés des casernes de Picardie vers le secteur de Stenay.

Le 22 août 1914, c’est l’offensive française. Le général Joffre a donné l’ordre aux régiments de l’Armée Active de franchir la frontière et d’engager le combat face aux troupes de l’Empereur Guillaume II pour les contraindre à quitter le territoire de la Belgique. Il faut « les renvoyer à Berlin… »

Les 3 bataillons du 120e Régiment d’Infanterie reçoivent l’ordre de se diriger vers le territoire du village de Bellefontaine puis de franchir la rivière Semois au niveau de la commune de Tintigny. Les hommes du 120e n’atteignent pas la Semois. Les combats ont lieu dans la plaine du Radan à Bellefontaine. En quelques heures, les pertes sont très importantes. Le 120e RI perd plus de 1 000 hommes sur les 3 000 qu’il comptait au départ. 

Henri LALOUX est gravement blessé par balle au poumon. Il ne meurt pas sur place mais la guerre est déjà finie pour lui !

L’échec de l’offensive lancée par Joffre le long de la frontière belge, de Mons dans le Hainaut au Grand-Duché du Luxembourg, oblige l’Armée française à battre en retraite. Les rescapés du 120e RI traversent le département des Ardennes, du Nord au Sud, puis celui de la Marne. Le 5 septembre, ils sont sur le territoire de la commune de Sermaize-les-Bains. Ordre est donné par le général Joffre à toutes les troupes de stopper la marche et d’attendre les Allemands pour les combattre. Dès le matin du 6 septembre, l’affrontement est particulièrement violent. Entre le 6 et le 10 septembre, plusieurs centaines d’hommes du 120e perdent la vie. Le village de Sermaize est totalement détruit.

Malgré ses 35 000 morts, l’Armée française considère que cette Bataille de la Marne est une grande victoire. Les troupes allemandes reculent. Dès la mi-septembre, la guerre de mouvement est remplacée par une guerre de position, une guerre de tranchées. Le 120e est envoyé en Argonne près de Vienne-le-Château. L’objectif principal fixé est de prendre les tranchées allemandes et de repousser l’ennemi au-delà du Bois de la Gruerie où il s’est installé. Trois mois plus tard, les Allemands sont toujours dans le Bois de la Gruerie. Les Français ont tenté en vain de gagner quelques mètres de terrain. Il n’y a plus aucun arbre. L’humidité et le froid attaquent les organismes. La mort et la maladie gagnent en permanence du terrain.

L’état-major a conscience que ce type de guerre peut durer longtemps. Le secteur du Bois de la Gruerie n’est pas un cas isolé. Le front est stabilisé de la Flandre occidentale jusqu’au massif Vosgien. Pour quelques mètres gagnés un jour, ce sont quelques mètres perdus le lendemain. Les morts, les blessés, les malades se comptent par dizaines de milliers. Le moral est au plus bas.

Le 31 décembre 1914, dernier jour d’une des plus meurtrières années de l’Histoire de France, le 120e RI lance une énième offensive dans le Bois de la Gruerie. Une offensive de plus. Une offensive de trop pour les copains du canton de Chaulnes… Gaston DOISY et Sylvain GOSSART sont tués. Ils avaient 22 ans.

Ils ne reviendront jamais chez eux.  

Le 5 février 1915, dans ce même Bois de la Gruerie, Georges DOISY, le frère aîné de Gaston, est tué. Il laisse une veuve de 28 ans, Marthe et une petite orpheline de 6 ans prénommée Georgette.

Chaulnes et Berny comme de nombreuses communes de l’Est du département de la Somme sont occupées par les Allemands. Angéline DOISY a quitté la Somme avec ses deux plus jeunes enfants, Louis et Henriette, pour se réfugier à Paris. Ils logent dans le 12e arrondissement. Louis, le frère cadet de Gaston, trop jeune pour être mobilisé au début de la guerre, y exerce le métier de cocher livreur. Le 20 décembre 1914, il est appelé par l’Armée. Il rejoint le 3e Régiment de Chasseurs pour y suivre l’instruction militaire obligatoire. Au printemps 1915, il est au front. L’annonce de la disparition de Gaston n’est pas encore parvenue à ses parents mais l’absence de réponse aux lettres envoyées par sa famille ne laisse rien présager de bon.

Louis DOISY combat pendant plusieurs mois dans l’enfer de Verdun. La mort est devenue son quotidien.

Que se passe-t-il dans la tête de Louis DOISY le 10 mars 1916 ? Refuse-t-il de participer à cette énième offensive qui ne sert à rien ? A-t-il tout simplement besoin d’un moment de répit ? Le soir même, Louis DOISY se présente spontanément auprès de son officier. Mais l’Armée ne plaisante pas avec ceux qui ne respectent pas les ordres. Louis DOISY est condamné par le Conseil de Guerre de la 43e Division à cinq années de détention pour « désertion en présence de l’ennemi ». Il est dégradé et exclu de l’Armée. Louis n’est pas un lâche et il veut le prouver. Libéré pour suspension de peine le 9 août 1916, Louis DOISY s’engage dès le lendemain « pour la durée de la guerre ». Il est affecté au 10e  Bataillon de Chasseurs à Pied. Ce bataillon va participer à la Bataille de la Somme dans le secteur de Soyécourt, à moins de 5 kilomètres de sa commune natale de Chaulnes. Le 9 septembre 1916, Louis DOISY est tué. Il sera cité à l’ordre du bataillon pour être « tombé glorieusement pour la France en se portant à l’attaque des positions ennemies ». Louis avait 21 ans.

Angéline DESPORTES Veuve DOISY a perdu ses trois fils… Leurs noms sont inscrits sur le monument aux morts de Chaulnes.

Henri LALOUX ne s’est jamais remis de sa blessure au poumon. Fait prisonnier par les Allemands et soigné sur place, le 22 août 1914, dans l’ambulance de l’Ecole des Filles à Bellefontaine, Henri a été transféré en Allemagne, au camp de Wittemberg puis dans celui de Zerbst. Rapatrié le 23 mai 1915 dans un convoi de grands blessés, il a alors été pris en charge par les médecins français. Henri LALOUX est mort de bacillose pulmonaire le 14 avril 1916 à l’hôpital militaire Dominique Larrey de Versailles. Son nom est gravé sur le monument de Chaulnes.

Un des frères cadets de Sylvain GOSSART est au nombre des victimes civiles de la Grande Guerre, décédé au tout début de l’occupation allemande dans le secteur. Le nom d’Henri GOSSART, mort à 17 ans, figure, comme celui de son frère aîné, sur le monument aux morts de Berny-en-Santerre.

Les communes de Chaulnes et de Berny ont été complétement détruites pendant la Première Guerre mondiale. Il a fallu de nombreuses années pour les reconstruire. Angéline, maman de trois garçons que la France lui a pris, n’est jamais revenue vivre à Chaulnes…

Lionel JOLY et Xavier BECQUET

Remarque : le patronyme DOISY peut être orthographié DOIZY selon les documents d’archives consultés.

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Un commentaire sur « ILS AVAIENT 20 ANS EN 1914 – le dernier jour d’une année meurtrière »

  1. Bravo de nous faire partager vos recherches. Bonne année et «  longue vie « pour LA SOMME À BELLEFONTAINE qui malheureusement n’a pas fini d’énumérer et de raconter les parcours des nombreuses victimes de 14-18.

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