ILS AVAIENT 20 ANS EN 1914 – Joseph DOUAY de Feuquières-en-Vimeu

Né le 31 octobre 1891, Joseph DOUAY est le fils d’Emile DOUAY et de Flavie ANQUIER.

Emile est originaire de Feuquières-en-Vimeu. Il est serrurier comme l’était son père. Flavie réside à Woincourt avec ses parents. Etienne, le père de Flavie, est commis à la Sucrerie. Emile et Flavie se marient le 7 février 1891 à Woincourt, puis s’installent à Feuquières-en-Vimeu pour y fonder leur foyer. Neuf mois plus tard, fin octobre 1891, arrive Joseph. Un deuxième enfant prénommé Etienne naît en juillet 1894.

Feuquières-en-Vimeu est une commune importante de l’Ouest du département de la Somme. En 1891, elle compte 1 860 habitants. L’activité principale y est la serrurerie. Comme ses voisines Woincourt, Friville-Escarbotin, Fressenneville, la commune est fortement industrialisée à la fin du XIXe siècle. Si quelques serruriers travaillent encore à domicile, les grandes fabriques ont attiré la plupart d’entre eux. Quant aux cultivateurs, ils alternent souvent l’activité agricole et la serrurerie pour augmenter leurs revenus. C’est ce que fait Emile DOUAY pendant plusieurs années.

La famille DOUAY réside dans la Rue de Hollande. Quand les garçons ont terminé leur scolarité à l’école publique de la commune, l’activité agricole est devenue prépondérante. Emile et Flavie ont maintenant une petite ferme. Les deux garçons apportent quotidiennement leur aide.

Le 9 octobre 1912, Joseph part au service militaire. Il est affecté au 128e Régiment d’Infanterie d’Abbeville. Deux copains de Feuquières ont reçu le même ordre d’incorporation. Voyager de Feuquières à Abbeville n’est vraiment pas compliquée. La commune est dotée de deux gares, une au centre du bourg et l’autre au lieu-dit Feuquerolles. Ces deux stations sont situées sur la ligne qui relie Le Tréport-Mers à Abbeville.

Lucien D’HIER et Nathanaël DELAPORTE accompagnent Joseph DOUAY.

Lucien D’HIER est devenu orphelin de père alors qu’il était à peine âgé de 2 ans. Sa mère, Marguerite, s’est remariée mais Lucien ne trouve pas vraiment sa place dans la famille recomposée. Il quitte très tôt la maison familiale et devient ouvrier d’usine dans l’entreprise DAVERGNE à Feuquières.

Nathanaël DELAPORTE n’a pas comme projet de travailler en usine toute sa vie. S’il a rejoint son père chez DAVERGNE, ce n’est que temporaire. Il veut créer son propre atelier de serrurerie. Son frère Yvon le suit dans cette aventure.

Mais pour l’instant, l’heure n’est ni à la serrurerie, ni à la culture. C’est l’heure du service militaire. Les 3 garçons s’apprêtent à vivre deux années dans la caserne Courbet d’Abbeville et à commencer le décompte vers la libération. Quand ils entrent dans la cour de la caserne, il leur reste 620 jours à attendre, jusqu’à l’automne 1914…

La vie de caserne est une alternance de bons et de mauvais moments mais la camaraderie et la solidarité sont toujours bien présentes. Surtout entre les gars d’une même commune. S’ils se côtoient depuis leur plus tendre jeunesse, Joseph, Lucien et Nathanaël ont appris à se connaître bien mieux.

Il reste moins de 60 jours à décompter quand l’Allemagne déclare la guerre à la France. Peuvent-ils encore espérer passer l’automne chez eux ?

Le 5 août 1914, le 128e RI quitte ses locaux d’Abbeville et d’Amiens pour se diriger vers l’Est de la France, dans le Nord du département de la Meuse. Le train parti de la capitale picarde neuf heures plus tôt s’arrête définitivement en gare de Dun-sur-Meuse. La suite des déplacements vers la frontière belge s’effectue à pied.

Le 22 août, la 3e Division d’Infanterie dont fait partie le 128e RI a pour mission d’assurer la liaison avec les troupes de la IIIe Armée qui vont combattre à Virton. Le 3e DI est rattachée à la IVe Armée du général Langle de Cary. Les combats autour de Virton sont meurtriers. Les Français n’atteignent pas l’objectif de prendre les points hauts. L’artillerie allemande a gagné.

Les 3 copains de Feuquières ont vécu leur épreuve du feu. Ils ont aussi découvert l’horreur de ce qui les attend si la guerre ne prend pas fin rapidement.

Le 25 août, le général Joffre valide l’ordre de retraite générale pour toutes les unités de l’Armée française qui ont combattu le long de la frontière belge. Le 128e se dirige vers le Sud-Ouest. Après avoir traversé le fleuve Meuse, la longue marche dans le département des Ardennes débute. Il fait très chaud. Les hommes sont épuisés.

Le général Langle de Cary souhaite que ses hommes puissent se rendre plus rapidement vers le lieu fixé pour attendre les Allemands, dans la Marne, afin de disposer de quelques jours de repos avant l’arrivée de l’ennemi. Le général Joffre, chef de toutes les armées, refuse. Si certains veulent se reposer, ils peuvent le faire mais de suite, à l’endroit où ils occupent une position d’arrière-garde. Ils pourront se « reposer » quelques heures en attendant l’arrivée des troupes allemandes. C’est la stratégie adoptée par Joffre. Désigner des unités d’arrière-garde pour livrer combat et ralentir la progression de l’ennemi.

Le 29 août au soir, le 128e RI est désigné. Il doit stopper son repli afin de combattre l’infanterie allemande quand elle aura pris possession du village de Saint-Pierremont. Le 31 août au matin, deux bataillons du 128e RI s’élancent sur la colline qui surplombe le hameau de Fontenois en direction de Saint-Pierremont.

Contrairement à ses deux copains, Nathanaël a changé de bataillon depuis son affectation. En octobre 1913, il a été muté à la 4e Compagnie du 1er Bataillon. Ce sont les 2e et 3e bataillons qui sont désignés pour combattre à Fontenois.

Le 31 août dans l’après-midi, le combat a pris fin. Les survivants quittent le hameau de Fontenois par le Sud. C’est la débandade. Sur les 2 000 hommes qui ont pris part au combat le matin, plus de 400 restent sur place, tués ou blessés.

Joseph DOUAY est mort. Il avait 22 ans.

Joseph Douay

Avec la 11e Compagnie, pourtant une des plus exposées, Lucien D’HIER a connu l’enfer. Il a vu les hommes tomber autour de lui par dizaines. Mais Lucien D’HIER est vivant.

Pour les rescapés, le traumatisme a été violent. Ceux qui sont morts ne sont pas des inconnus. Un autre garçon de Feuquières est au nombre des victimes. Mobilisé le 1er août 1914 au 128e, il a succombé à Fontenois de ses blessures. Il s’appelait Lucien PRUVOT. Il avait 23 ans.

Lucien D’HIER et Nathanaël DELAPORTE se retrouvent ensuite embarqués dans la terrible Bataille de la Marne début septembre, victoire française ô combien meurtrière. Le 128e perd plusieurs centaines d’hommes en 5 jours seulement dans le secteur de Maurupt-le-Montois.

Le 15 septembre, lancés à la poursuite des Allemands qui battent en retraite, les hommes du 128e RI atteignent la forêt d’Argonne où l’ennemi a pris position sur les points hauts. Le 16 septembre, les premiers combats ont lieu dans le Bois de la Gruerie. Nathanaël DELAPORTE est tué. Lucien D’HIER est capturé par les Allemands. Il ne sera rapatrié qu’en décembre 1918. Très affaibli mais… vivant.

Mobilisé le 16 décembre 1914, Etienne DOUAY, le frère cadet de Joseph, a été rapidement jugé inapte par la Commission de Réforme pour « opacité de la cornée droite, perte presque complète de la vue ». Il n’a pas été renvoyé dans ses foyers. Il a été affecté à la 2e section des infirmiers, puis dans l’Artillerie lourde et enfin au 8e Escadron de Train. Etienne a survécu à la guerre. Il s’est marié en 1922 avec Rose CAILLEUX de Tours-en-Vimeu. Etienne DOUAY est mort en 1972 à l’âge de 78 ans.

Mais l’histoire de Joseph DOUAY ne prend pas fin avec sa mort. Joseph avait rencontré avant la guerre une jeune fille de sa commune nommée Edith DOVERGNE. Elle résidait avec sa mère et ses grands-parents dans leur petite ferme de la Rue Brûlée. Quand la guerre a envoyé Joseph loin de Feuquières et du Vimeu, Edith était enceinte. Ils s’étaient promis de « régulariser » la situation lors de la première permission afin que l’enfant puisse porter, dès la naissance, le nom de son père.

Quand Fernande est née le 2 octobre 1914, Joseph était déjà mort. La déclaration de naissance en mairie de Feuquières a été faite en présence d’Emile DOUAY, le père de Joseph, mais rien n’y a fait : Fernande n’a jamais porté le nom de son père. Sept ans plus tard, Edith s’est mariée avec Albert LECAT de Fressenneville. Adoptée par le mari de sa mère, Fernande est alors devenue Fernande LECAT.

Fernande Lecat

Albert LECAT a aussi connu la guerre. Une guerre qui va de commission de réforme en commission de réforme, confirmant à chaque fois, pendant près de trois ans, le même verdict d’inaptitude pour tuberculose. Une commission qui décide, le 31 mars 1917, qu’Albert n’est finalement plus inapte. La préparation de l’offensive du Chemin des Dames nécessite d’aller rechercher tous les hommes exemptés, quel que soit leur état de santé. Albert n’ira finalement jamais combattre. La maladie est bien présente. La commission de Versailles le déclare définitivement inapte. Il peut rentrer à Fressenneville en juillet 1917.

Albert a accueilli et élevé Fernande comme si elle était sa fille. Fernande s’est ensuite mariée et a fondé un foyer.

Fernande Lecat

Fernande, la fille d’Edith DOVERGNE et de Joseph DOUAY, est décédée le 7 août 1999 à l’âge de 84 ans. Même si la vie lui a apporté de nombreux bonheurs, l’absence du père qu’elle n’a jamais connu, ce père Mort pour la France à 22 ans, a parfois assombri son regard, sans que les autres n’en connaissent la raison.

Un visage assombri par une vieille histoire de famille. L’histoire d’une famille française marquée au plus profond de son identité par ce terrible moment de l’Histoire de la France qu’a été la Grande Guerre.

Le corps de Joseph DOUAY repose dans l’ossuaire N°1 de la nécropole de Chestres-Vouziers.

Lionel JOLY, Philippe DEGROOTE et Xavier BECQUET

Ossuaire N°1 au cimetière de Chestres-Vouziers. C’est le nom de la commune de Saint-Pierremont qui est indiqué et non celui de son hameau Fontenois.
Le Courrier Picard – édition Picardie Maritime – 10 septembre 2022

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Emile TETU de TOURS-EN-VIMEU

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Un commentaire sur « ILS AVAIENT 20 ANS EN 1914 – Joseph DOUAY de Feuquières-en-Vimeu »

  1. Il est des dates et des êtres inoubliables. C’est ainsi qu’en ce dernier week-end du mois d’août 2022, nous, les descendants de Joseph Douay et de son frère, Etienne, avons partagé un moment mémorable de communion, empreint de chaleur et de convivialité, aux côtés d’Eugène, le doyen de Fontenois, du maire et des habitants de Saint-Pierremont, ainsi que des généreux bénévoles de l’association « De la Somme à Bellefontaine ».

    Grâce au méticuleux et admirable travail de recherche de ces derniers, notre grand-père, arrière-grand-père, grand-oncle, Joseph, dont l’existence se résumait à trois photographies qui circulent dans la famille depuis 108 ans, a enfin une histoire. Dorénavant, Fontenois n’est plus une bourgade inconnue à l’orthographe erronée ; les vingt-deux années de vie de Joseph ont quitté les abimes de l’oubli ; Fernande, sa fille, n’est plus une orpheline.

    Sous la conduite de Xavier, ces passionnés de la Grande guerre, ces amoureux de leur Territoire, ces serviteurs des Hommes apaisent, avec une gentillesse et une humilité rares, le repos éternel des jeunes samariens tombés trop tôt tout en soulageant les cœurs de leurs descendants.

    La rédaction richement documentée suivie de la lecture extrêmement émouvante du « Parcours de vie de Joseph », la propagation de La sonnerie aux morts entre les silencieuses stèles alignées, les lectures poignantes de lettres de poilus, le dépôt des élégantes couronnes de fleurs tricolores nous ont grandement touchés.

    Toutes ces délicates attentions ont détourné nos yeux baignés de larmes de l’ossuaire n°1 du cimetière militaire de Chestres-Vouziers puis de la plaque commémorative nouvellement scellée dans le centre du hameau de Fontenois pour regarder ensemble le présent et nous rappeler la chance de vivre dans un pays en paix.

    À la faveur de l’association, l’obscurité a laissé place à la lumière, à la joie de se rappeler au souvenir de Joseph, brutalement fauché le 31 août 1914. Lui a été rendu sa place au sein de la famille, place qu’il ne quittera plus jamais et famille dont les liens entre les héritiers se trouvent pour toujours resserrés.

    Nous sommes infiniment reconnaissants à nos hôtes bienfaiteurs de cet hommage rendu à l’un des nôtres. L’accueil qu’ils nous ont réservé restera à jamais gravé au plus profond de notre être. Qu’ils soient assurés que leur mission d’honorer « les p’tits gars » sacrifiés de la Somme est grandement accomplie.

    Que Xavier et Michèle, Lionel et Chantal, Philippe et Denise-Marie, Didier et Simone reçoivent nos remerciements les plus sincères.

    Françoise, Danièle, Henri, Joseph, Karine

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