La banalisation de l’horreur

Rubempré est un petit village de la Somme situé dans l’ancien canton de Villers-Bocage. Un village rural comme beaucoup d’autres dans le département ! Avant 1914, la commune comptait 676 habitants résidant dans 242 maisons. Pendant la Grande guerre, 197 hommes du village ont été mobilisés. C’est peu de dire que chaque famille était concernée.

Sur les 197 hommes :

36 ne sont pas revenus, « tombés au champ d’honneur ». Leurs noms figurent sur le monument aux morts. Mais les conséquences de la guerre ne se limitent pas à ces noms gravés dans la pierre !

31 ont été gravement blessés, avec des séquelles physiques: corps abîmés par des éclats d’obus, de shrapnel, de balles, rendus malades par les gaz toxiques.

16 sont partis comme prisonniers en Allemagne. Ils ont remplacé dans les usines ou les fermes les soldats allemands partis au front. A leur retour, ils tairont longtemps cette période de leur jeunesse, partis à 20 ans loin des leurs et sans nouvelle de chez eux ils n’en sont revenus que 5 ans plus tard, avaient-ils honte de passer pour des privilégiés, loin des combats ?

Tous les autres, blessés ou non, ont vécu au rythme du bruit terrifiant des bombardements, au rythme des jours et des nuits passés au fond des tranchées, dans la boue, le vent, le froid, la neige, le gel. Avec les poux et les rats. Des conditions d’hygiène indescriptibles. Des allers et retours entre 1ère ligne et lieux de repos provisoires. Et tous rongés par une terrible maladie qui les marquera longtemps après : l’acceptation de l’inacceptable. La banalisation de l’horreur.

Des jeunes hommes brisés par 5 ou 6 années de peur et de désespoir, et habités, pour ces travailleurs de la terre, d’un terrible sentiment d’inutilité.  Au total, la guerre a bien fait de ces 197 hommes, 197 victimes.

Voici les parcours de 3 jeunes hommes du village âgés de 20 ou 21 ans en 1914 :

Arthur Chatelain. Il habitait rue des Prés à Rubempré. Incorporé en octobre 1912 au 120ème Régiment d’Infanterie de Péronne, il est fait prisonnier à Bellefontaine, en Belgique, le 22 août 1914, puis part en captivité au sud de Lepzig en Allemagne près de la frontière tchèque. Il ne sera libéré que le 15 janvier 1919 et ne rentrera au pays que le 30 juillet. Son frère René, de 7 ans son cadet, parti au front le 17 avril 1917, sera tué le 17 juillet 1918 en Champagne lors de la dernière offensive allemande.

Olivier Choquet. Incorporé au 20ème Bataillon de Chasseurs à Pied, en Meurthe-et-Moselle en octobre 1912, il est blessé au bras gauche par balle le 22 août 1914, puis blessé au col du fémur par éclat d’obus le 27 septembre 1915. Cette blessure entraînera un raccourcissement de la jambe de près de 5cm. Il part en campagne d’Orient de septembre 1917 à mai 1918 et sera démobilisé le 6 juillet 1919. Il sera titulaire d’une pension d’invalidité de 40% en 1920, passée à 65% en 1921 puis 100% en 1955, date à laquelle il sera fait chevalier de la Légion d’Honneur. Son frère Léonard, parti aux armées le 14 avril 1915, comme canonnier-servant au 17ème Régiment d’Artillerie, après 3 ans au combat dans les Vosges et à Verdun, succombera le 17 octobre 1917 en Lorraine ; il repose dans le cimetière communal.

Incorporés pour le service militaire en novembre 1913, Stéphane Taffin et ses 2 compagnons du village sont en permission agricole lorsqu’ils sont rappelés à la mobilisation générale. Octave Vilbert et Arsène Choquet seront tués dès ce mois d’août 1914 lors de la bataille des Frontières, Stéphane Taffin, du 51ème R.I. de Beauvais, est porté disparu à l’ouest de Reims en septembre 1914: il a été fait prisonnier et emmené en captivité près de Hanovre en Allemagne où il restera jusqu’au 11 novembre 1918 et ne reviendra au village que le 6 août 1919.

Quelques hommes. Quelques destins. Et des vies brisées, des veuves, des orphelins, des familles éplorées, des manques qui ne seront jamais comblés… Même un siècle plus tard.

 

Merci à Lionel Joly, historien local de Rubempré

et membre très actif de notre association

11 novembre rubempre

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