ILS AVAIENT 20 ANS EN 1914 – la guerre des copains de Rollot

Né le 11 juin 1893, Lucien LEFEBVRE est le fils d’Abel LEFEBVRE et de Lydie LABITTE.

Abel et Lydie sont tous deux originaires de Rollot, commune de la Somme située à l’Est de Montdidier et limitrophe avec le département de l’Oise. Abel et Lydie se sont mariés en octobre 1885 et résident Rue Saint-Nicolas. Abel LEFBVRE exerce le métier de menuisier.

Lucien est l’aîné de la fratrie. Un frère cadet prénommé Louis naît en 1897. Abel et Lydie n’auront pas d’autre enfant.

Rollot est un bourg de 800 habitants traversé par la route nationale qui relie Compiègne à Abbeville. Les commerces y sont nombreux. On y trouve même deux hôtels. La commune dispose des services d’un médecin, d’un notaire et d’un chanoine.

Lucien LEFEBVRE est scolarisé à l’école du village. Il est bon élève. Il suit avec plaisir les cours de l’instituteur public, monsieur GELLE d’abord, puis ceux de Georges BETTEFORT, le nouveau maître d’école, originaire du Translay, commune de l’Ouest du département de la Somme. Lucien veut devenir instituteur. Il réussit son concours d’admission à l’Ecole Normale et devient pensionnaire à Amiens dans la prestigieuse Ecole Normale d’Instituteurs de la Chaussée Jules Ferry.

Dans sa vingtième année, Lucien LEFEBVRE est convoqué devant le Conseil de Révision à Montdidier. Il y retrouve plusieurs jeunes de la commune avec lesquels il a passé tant de bons moments d’enfance. Dans le village, tous les enfants se connaissaient. Même si Lucien est maintenant habitué à la vie en collectivité avec les autres élèves instituteurs de sa promotion, il souhaiterait être accompagné au service militaire par certains de ses copains d’enfance. Les contraintes militaires seraient certainement moins difficiles à supporter.

Ses vœux sont exaucés ! Jules MAUPETIT et Alfred GUEUDET sont affectés, comme lui, au 120e Régiment d’Infanterie de Péronne. Georges VUE, un autre copain, du village voisin de Piennes, a également reçu la même affectation.

Le 27 novembre 1913, les quatre copains prennent le train en direction de Stenay dans la Meuse où est maintenant caserné le 120e Régiment d’Infanterie. Le voyage sera long mais on pourra parler du pays et se remémorer des bons souvenirs de jeunesse…

Les familles LEFEBVRE, MAUPETIT et GUEUDET se connaissent bien. Les parents sont de la même génération. Louis MAUPETIT et Marie COTU se sont mariés la même année que le couple LEFEBVRE. Louis est cordonnier. Il est originaire de Frétoy-le-Château, dans le canton voisin de Maignelay dans l’Oise. Marie COTU est née à Rollot. Elle est fille d’un marchand de bois. Henri GUEUDET et Désirée DUBERSEUIL, les parents d’Alfred, se sont mariés en 1887. Henri est ouvrier agricole. A l’inverse des MAUPETIT, c’est la femme qui est originaire du département voisin de l’Oise et c’est l’homme qui est né à Rollot. Il faut dire que la frontière administrative n’a souvent que peu d’importance dans les échanges entre les populations des communes limitrophes. L’amour n’a pas de frontière…

Hélas, le drame s’invite chez les GUEUDET. La maman, Désirée, meurt à l’âge de 29 ans seulement. Alfred GUEUDET n’a que 2 ans. C’est sa sœur unique, Henriette, de quatre ans son aînée, qui jouera le rôle difficile de maman de substitution pendant toute son enfance.

Le 4e copain en route pour l’Est de la France, en ce jeudi 27 novembre 1913, habite dans la Rue du Moulin à Piennes, petit village mitoyen de Rollot. Comme Lucien LEFEBVRE, Georges VUE est l’aîné d’une petite fratrie de deux garçons. Son frère, Paul VUE, est d’un an son cadet.

Depuis l’été 1913, la durée du service militaire a été allongée, passant de deux à trois années. Lucien LEFEBVRE sait qu’à son retour un poste d’instituteur lui sera attribué dans une commune de la Somme. Les trois autres copains ne se font pas trop de souci. Ils étaient ouvriers agricoles ou manouvriers avant leur incorporation. Du travail, il y en aura encore quand ils reviendront… Dans trois ans !

Huit mois après leur arrivée à Stenay, c’est la guerre ! Avant même que l’ordre de Mobilisation générale ne soit placardé sur les murs des mairies dans toute la France, les jeunes hommes sous les drapeaux au 120e RI sont déjà en action. Ils se rapprochent de la frontière avec la Belgique et effectuent des travaux de défense destinés à retarder l’avancée éventuelle des troupes allemandes en cas d’invasion. Des manœuvres spécifiques sont engagées. Les réquisitions de chevaux et de voitures sont menées dans les cantons frontaliers. Le 120e Régiment d’Infanterie est prêt à combattre.

Tout naturellement, quand le général Joffre donne l’ordre d’attaquer les Allemands sur le sol de la Belgique, les jeunes du 120e RI se retrouvent en première ligne.

Le 21 août au soir, ils franchissent la frontière et s’arrêtent pour quelques heures dans le village de Meix-devant-Virton. La nuit est courte. Dès cinq heures du matin, Lucien LEFEBVRE et tous les hommes des trois bataillons du régiment se mettent en marche, sans même avoir pu manger un morceau de pain ou bu un café. Le brouillard est épais. L’air est empli d’humidité. Les hommes partent dans l’inconnu.

Aquarelle de Nestor Outer (musée Gaumais à Virton)

Dès 7h30, les fantassins au pantalon rouge s’engagent dans la plaine du Radan à Bellefontaine. Ils ne s’attendent pas à y rencontrer un ennemi. Les missions de reconnaissance menées les jours précédents ont localisé les Allemands au-delà de la rivière Semois, c’est-à-dire à plusieurs kilomètres au Nord de Bellefontaine. Le 22 août au matin, cette information n’est plus exacte. Les mitrailleuses allemandes sont installées dans les bois qui longent la plaine du Radan. En quelques minutes, des dizaines de Français tombent sans même avoir tiré une balle. A la fin de la journée, les pertes du régiment s’élèvent à plus de 1 000. Près de 600 jeunes Français sont morts. Le 22 août au soir, les Français quittent le territoire de Bellefontaine et se replient vers la frontière.

Jules MAUPETIT a été tué. Il avait 21 ans.

C’est l’hécatombe parmi les jeunes du canton de Montdidier. Gabriel DUCOULOMBIER de Bus-la-Mésière, Eugène DUVIVIER et Victor GERVAIS de Fescamps, Maurice HARLE et Alfred DURIN d’Assainvillers, Charles COLLIGNON, Henri DEVOYSE et Edouard FOURNET de Montdidier sont au nombre des victimes. Appelés des Classes 1911 et 1912, ils effectuaient également leur service militaire dans la caserne Chanzy de Stenay avant que la guerre ne soit déclarée.

Comme des centaines d’autres jeunes Français, Lucien LEFEBVRE est resté sur place, aux mains des Allemands. Il est gravement blessé par balle à la poitrine. Soigné dans l’école des garçons du village transformée en ambulance, il est transporté, comme plus de 200 blessés, quelques jours plus tard vers l’Allemagne. Lucien est interné au camp d’Altengrabow.

Pour Alfred GUEUDET et Georges VUE la guerre continue ! Alfred est blessé quelques semaines plus tard dans les tranchées du Bois de la Gruerie, dans le Sud de la Marne. Il le sera à plusieurs reprises : à l’avant-bras gauche, à la cuisse et à la jambe gauche, à l’épaule droite.

En septembre 1916, pendant la Bataille de la Somme, Georges VUE est grièvement blessé dans le secteur de Berny-en-Santerre. Il est évacué vers l’ambulance 13/16 de Lespinoy installée dans la vallée de l’Avre, près de Moreuil. Les blessés du 120e RI sont nombreux à Lespinoy. Quelques-uns d’entre eux n’iront pas plus loin. Les blessures par éclats d’obus entraînent de nombreux dégâts internes que la médecine ne sait pas guérir. En tout cas, pas toutes… Leur état physique est tellement dégradé qu’il n’est pas possible d’évacuer les blessés les plus graves vers un hôpital de l’arrière. Après deux mois de souffrance, Georges VUE ferme définitivement les yeux. Il avait 23 ans.

Lucien LEFEBVRE est rapatrié le 9 janvier 1919. Les combats ont cessé depuis près de deux mois. Après un passage par le Dépôt des Prisonniers de Guerre, il bénéficie de 30 jours de permission avant d’être mis à disposition du dépôt du 1er Régiment de Zouaves à Saint-Denis. L’état de santé de Lucien n’est pas bon. Victime d’adénite, il reçoit des soins avant d’être transféré à l’hôpital Villemin de Paris.

Dès sa sortie d’hôpital le 9 septembre, il est démobilisé. Une semaine plus tard, il se marie avec Joséphine DANION. Lucien LEFEBVRE part à Lamotte-Buleux où un poste d’instituteur lui a été attribué. Joséphine l’y rejoint quelques mois plus tard avec le bébé né de leur amour. Il se prénomme Pierre et sera le seul enfant du couple.

Lucien LEFEBVRE exercera son métier d’instituteur à Hautvillers, au Nord d’Abbeville puis à Saigneville, à l’Ouest d’Abbeville où il sera également secrétaire de mairie. Quand il fallait parler de la guerre à ses élèves, quels mots utilisait-il ?

Lucien meurt le 27 septembre 1952 à l’âge de 59 ans. Son frère cadet, survivant de la Première Guerre mondiale, vivra lors de la Seconde Guerre mondiale, près d’une année de captivité en Allemagne du 22 juin 1940 au 4 avril 1941.

Alfred GUEUDET a survécu à la guerre. Abimé physiquement et moralement, il est revenu dans son village en ruines. Il n’a jamais quitté Rollot où il était ouvrier agricole. Alfred ne s’est jamais marié. Il a vécu toute sa vie aux côtés de sa sœur Henriette. Alfred est mort le 5 mai 1960.

A Piennes, chez Hippolyte et Ernestine VUE-GODARD l’horreur a dépassé toutes les bornes. Ils avaient 2 fils que la guerre leur a volés. Ils n’avaient que deux fils et aucun des deux n’est revenu. Paul, le frère cadet de Georges, est mort comme son frère des suites de ses blessures de guerre. Affecté au 9e Bataillon de Chasseurs à Pied, il est mort à l’hôpital de Grenoble le 17 juillet 1915 des suites de blessures multiples par balles subies à la Tranchée de Calonne. Après la guerre, Hippolyte et Ernestine ont continué à exploiter leur petite ferme dans la Rue du Moulin. Seuls. Désespérément seuls…

Inscription sur le caveau familial de la famille VUE-GODARD à Piennes

Xavier BECQUET

Tombe où repose Alfred GUEUDET et sa soeur Henriette dans le cimetière communal de Rollot (Recherches et Photo 2023 : Alain JULLIEN)

Remarque : la photo d’en-tête de l’article est une image d’illustration dont la source est inconnue. Nous n’avons hélas pas trouvé de photos des jeunes hommes de Rollot et de Piennes évoqués dans cet article.

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