22 août 1914 : un Samedi sanglant

La nuit a été courte. A 4h30, les 9e et 18e bataillons de chasseurs à pied quittent Thonne-la-Long, et à 5 heures, les hommes du 120e régiment d’infanterie quittent Meix-devant-Virton. L’objectif fixé aux troupes de la 87e brigade du général Cordonnier (120e RI, 9e BCP, 18e BCP et quelques batteries du 42e régiment d’artillerie) est d’atteindre au plus tôt le village de Bellefontaine pour franchir ensuite la Semois et pourchasser les Allemands.

La progression sur le chemin forestier qui monte de la vallée de Meix au plateau de Bellefontaine est lente. Les capotes sont trempées par l’orage de la veille et les sacs à dos pèsent bien lourds.

Le 2e bataillon du 120e atteint Bellefontaine à 7h15. Les officiers se réunissent à l’école des garçons, et n’ayant pas de carte de la région ( !), ils en demandent une à l’instituteur, qui ne possède que des atlas géographiques…

Le 120e doit maintenant traverser la plaine du Radan pour atteindre Tintigny et la Semois. En s’engageant, la baïonnette au canon, les fantassins au pantalon rouge ne savent pas que les Allemands sont cachés à l’orée des bois, équipés de mitrailleuses. L’infanterie française devait être soutenue par son artillerie, mais le brouillard qui tarde à se lever empêche les canons français de bien se positionner, contrairement aux Allemands qui avaient placé les leur, bien avant, sur les hauteurs d’Ansart.  Le général Cordonnier déclare : « On n’a pas d’artillerie, mais on s’en passe, en se battant comme des lions ». Mais de combat, il n’y a pas en ce début de matinée du 22 août. Les Français tombent les uns après les autres. Les rescapés diront que beaucoup d’entre eux n’ont même pas tiré une fois. En quelques heures, près de mille Français sont tombés. Dans l’après-midi, certains d’entre eux, blessés et restés allongés dans la plaine, seront achevés à la baïonnette par les Allemands. Grace à la mise en œuvre, tardive mais efficace de l’artillerie, et à l’arrivée du 147e régiment d’infanterie, les Allemands, subissant également des pertes importantes, reculent. Ils laissent Bellefontaine et la plaine du Radan aux Français.

Commencer le récit par Bellefontaine n’est pas neutre. Ce combat fut considéré comme la seule « victoire » française de toutes les batailles menées le 22 août. En effet, même si elle n’a pas atteint son objectif de franchir la Semois, la 87e brigade a réussi à garder sa position en fin de journée et à faire reculer les Allemands de quelques kilomètres. Au prix de près de 500 morts, dont 189 originaires du seul département de la Somme.  Le soir, les blessés transportables sont amenés vers Lahage pour être dirigés ensuite vers la France. Les blessés les plus graves, français et allemands, sont déposés dans des maisons de Bellefontaine, transformées rapidement en ambulance. De nombreux soins sont apportés par les habitants du village, ainsi que par les rares personnels médicaux qui sont présents.

La journée du 22 août est marquée par une série de défaites plus impressionnantes les unes que les autres pour l’armée française. Dans la Province de Luxembourg, les noms de Paliseul, Maissin, Ochamps, Bertrix, Neufchâteau, Rossignol, Virton, Ethe.. sont autant de défaites. De Charleroi aux Vosges, les morts se comptent par dizaine de milliers.

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La plus dévastatrice des batailles s’est déroulée à 3 kilomètres à peine de Bellefontaine. En quelques heures, les pertes du Corps colonial français (17 000 hommes) seront de plus de 10 000 ! A Rossignol, les 1er et 2e régiments coloniaux sont complètement décimés. Les 2e, 3e et 7e régiments coloniaux perdent chacun entre 1 300 et 2 000 hommes. Alors que la position des Allemands n’était pas connue de l’état-major, et que le soutien annoncé du 2e corps d’armée, sur la droite de l’attaque, n’avait pu se réaliser, le général Raffenel refuse aveuglément de croire que des troupes allemandes dans la forêt. Il se réfère aux ordres donnés par Joffre : rejoindre Neufchâteau au plus vite et attaquer l’ennemi partout où on le rencontre. Il lance donc l’offensive, et malgré les échecs répétés, le même ordre d’offensive sera donné, par les officiers coloniaux pendant toute la journée… jusqu’à ce qu’ils n’aient plus d’hommes à qui les donner…

Dans tous les secteurs des Ardennes, les Allemands avaient pris possession des hauteurs, avant le début des combats du 22 août, en y plaçant leur artillerie, et des bois, pour y positionner les mitrailleuses et les tireurs protégés dans des tranchées creusées les jours précédents. La cruelle absence de données fiables sur les positions allemandes a donc été fatale à l’armée française.

Le soir du 22 août, sur la plupart des sites de combats, les Français se retirent en direction des frontières françaises, laissant derrière eux tous leurs blessés, ramassés souvent sur les champs de bataille par les habitants. Chacun espère maintenant que le prochain ordre que transmettra le Joffre à ses généraux ne sera pas de poursuivre les combats le 23…

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Personne ne sait encore que ce samedi 22 août est peut-être le jour le plus meurtrier de toute l’Histoire de France.

La nuit va être longue.

 

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