ILS AVAIENT 20 ANS EN 1914 – Sur le quai de la gare de Combles

Né le 30 novembre 1892, André TARLIER est le fils d’Alexandre et de Castelline.

Ses parents se sont mariés au Transloy, commune du Pas-de-Calais limitrophe du département de la Somme, entre Bapaume et Combles. Le couple s’installe Rue des Berceaux au Transloy. André est le 5e enfant à naître après Gustave, Alexandre, Henri et Armance. Cinq enfants en six ans ! Alexandre TARLIER, le père de famille, est journalier agricole. Il ne ménage pas sa peine et va de ferme en ferme, au Transloy comme dans les villages aux alentours, qu’ils soient dans le Pas-de-Calais, à Beaulencourt, à Rocquigny, à Morval ou dans la Somme, à Gueudecourt, à Lesboeufs ou à Sailly-Saillisel.

Trois autres enfants viennent compléter la fratrie : Hélène, Louis et Jules. Quelques mois après la naissance du petit dernier, disparaît Alexandre, le père de famille, laissant Castelline seule avec cette grande fratrie. Gustave, Alexandre et Henri, les 3 aînés ont entre 11 et 14 ans. Ils entrent alors dans la vie active, encore plus rapidement que ce qui pouvait être envisagé dans une famille modeste comme celle des TARLIER.

Si l’école est obligatoire, André doit aussi aider sa mère à nourrir les plus jeunes. Il est souvent absent. Pour les enfants pauvres des campagnes, les tâches agricoles sont souvent prioritaires sur la scolarité. Il n’attend pas d’avoir douze ans pour devenir, lui aussi, journalier agricole.

Alexandre, né en 1888, et André, né en 1892, sont les garçons qui restent le plus longtemps avec leur mère dans la petite maison familiale. Mais le 8 juin 1912, André se marie. Il épouse Henriette MOLLET, une fille de Rancourt dans la Somme, commune proche du chef-lieu de canton, Combles. Comme celui d’André, le père d’Henriette est journalier agricole. Et comme l’est celle d’André, la famille d’Henriette est nombreuse.

André quitte la maison familiale. Pour André et Henriette, cette union est le départ d’une nouvelle vie. Une petite Suzanne est née de leur amour. Vont-ils inverser le destin et trouver un chemin de vie qui ne soit pas celui de la survie ?

A cette époque, un garçon de 20 ans sait qu’il va devoir consacrer deux années de sa vie pour sa patrie. Jugé apte au service armé, André TARLIER doit rejoindre le 72e Régiment d’Infanterie de la Somme début octobre 1913 pour y effectuer son service militaire, quittant son épouse et la petite Suzanne.

Le secteur du Transloy n’est desservi par aucune voie ferrée. La halte la plus proche se situe à Combles, sur la ligne reliant Péronne à Albert, pour rejoindre ensuite Lille ou Amiens. Le 72e Régiment d’Infanterie est caserné à Amiens.

S’ils sont sept du Transloy à quitter leur commune le 9 octobre 1913, aucun n’est affecté comme André TARLIER au 72e RI. Dommage ! Avoir un copain du village à ses côtés pendant deux ans aurait été appréciable.

Près de cinq kilomètres séparent le village du Transloy de la gare de Combles. Sur le quai, ils sont près d’une trentaine à attendre. Ils viennent de Beaulencourt, de Sailly-Saillisel, de Lesboeufs, de Gueudecourt et bien sûr de Combles. Beaucoup se connaissent déjà, ayant travaillé dans les mêmes fermes ou ayant participé aux mêmes fêtes entre Somme et Pas-de-Calais. Les discussions sont animées. En quelques minutes, des regroupements s’opèrent.

Quatre garçons sont affectés, comme André TARLIER, au 72e RI d’Amiens. Il y a Louis DELEAU de Sailly-Saillisel, Joseph FOLLY et Augustin DAMELINCOURT de Lesboeufs et Henry CARTEL de Gueudecourt. Les gars de Combles sont les plus nombreux à attendre le train mais aucun d’entre eux ne va au 72e.

Les futurs conscrits du régiment de la caserne Friant se regroupent naturellement. Rares sont ceux qui sont déjà allés à Amiens. La peur de la grande ville est bien présente pour les jeunes hommes de la campagne. Faire bloc aussi longtemps que possible leur permettra de mieux appréhender l’arrivée en gare d’Amiens et l’entrée dans la caserne. Que certains soient du Pas-de-Calais et d’autres de la Somme n’a qu’une importance administrative. Les 5 jeunes hommes sont tous du même territoire et c’est ça le plus important… En novembre 1913, Joseph FOLLY de Lesboeufs est provisoirement réformé. Il peut rentrer chez lui.

Au fil des mois, et même s’ils se sont faits d’autres camarades, les copains de la gare de Combles, qui ne sont plus maintenant que quatre, prennent plaisir à se retrouver dans les moments de détente.

Le 5 août 1914, les hommes du 72e RI quittent la Somme. La guerre est déclarée par l’Allemagne depuis trois jours. Les régiments de la Région militaire d’Amiens doivent se rendre dans le Nord du département de la Meuse, près de la frontière belge.

Le 22 août, le 72e RI est un des rares régiments de l’Armée d’Active a être épargné par les terribles combats de la Bataille des Frontières. Le 120e RI de Péronne est décimé. Le 128e RI d’Abbeville et le 51e RI de Beauvais sont également fortement touchés.

La défaite de l’Armée impose une Retraite en direction du Sud de la Marne. Les hommes du 72e RI se replient. Les régiments picards ont comme objectif de barrer les passages de la Meuse entre Cesse et Sassay-sur-Meuse. Les combats d’artillerie sont particulièrement violents. Les hommes du 72e RI subissent des pertes importantes. André TARLIER est grièvement blessé. Capturé et transporté par les Allemands, André vit ses derniers jours dans un hôpital à Stenay. Après un mois de souffrance, il s’éteint le 28 septembre 1914. Il avait 21 ans. Henriette est veuve. Suzanne est orpheline…

Mi-septembre 1914 débute la guerre des tranchées pour les rescapés du 72e RI. En Argonne, dans les combats du Bois de la Gruerie, les jeunes hommes connaissent l’enfer.

Le 3 octobre 1914, Henry CARTEL de Gueudecourt est gravement blessé. Evacué, il meurt quatre jours plus tard à l’hôpital de Sainte-Menehould à l’âge de 22 ans.

Le 30 décembre 1914, Louis DELEAU de Sailly-Saillisel et Augustin DAMELINCOURT de Lesboeufs sont blessés. Tous les deux tombés aux mains de l’ennemi, ils passent près de quatre ans en captivité en Allemagne. Les quatre copains de la gare de Combles sont éliminés de la guerre. Deux d’entre eux sont morts et les deux autres ne rentreront en France qu’après la signature de l’Armistice. Entre temps, leurs villages de Sailly-Saillisel et de Lesboeufs ont été détruits. Les civils y ont vécu l’enfer et ont été faits prisonniers. Beaucoup de familles ne reviendront jamais vivre dans ce secteur après la guerre. Le territoire est marqué à tout jamais…

Le cinquième homme de la petite bande de la gare de Combles, Joseph FOLLY, réformé du service militaire en novembre 1913, a finalement été jugé apte au début de l’année 1915 par une commission médicale militaire. Après une courte instruction, il a été envoyé combattre sur les champs de bataille près de Verdun. Blessé par éclat d’obus aux Eparges en juillet 1915, Joseph FOLLY a été renvoyé au front après plusieurs mois de convalescence. Joseph FOLLY de Lesboeufs a été tué le 21 mai 1917 dans le l’Aisne, près de Coucy-le-Château. Il avait 24 ans.

Il n’y a aujourd’hui plus de gare à Combles. Les villages situés des deux côtés de la limite administrative entre Pas-de-Calais et Somme ont été lentement reconstruits, et même si la population n’a jamais retrouvé le niveau qui était le sien avant la Grande Guerre, la vie a repris peu à peu dans ces territoires meurtris. Les survivants ont pansé ensemble leurs blessures du corps ou de l’âme. Beaucoup se sont murés dans le silence. Qu’auraient bien pu raconter Louis DELEAU et Augustin DAMELINCOURT de leur guerre ?

Eux qui faisaient partie des cinq garçons à attendre le train en gare de Combles pour rejoindre le 72e RI d’Amiens un jour d’octobre 1913. Cinq jeunes hommes dont trois n’ont jamais pu vieillir.

Philippe DEGROOTE et Xavier BECQUET

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