Né le 26 septembre 1894, Henri DUTILLOY est le fils d’Edmond DUTILLOY et de Clémence DUPONT.
Alexis DUTILLOY, le grand-père paternel d’Henri, est originaire de Saint-Martin-le-Gaillard. Il est venu s’installer à Saint-Rémy-Boscrocourt au milieu du XIXe siècle, village où il a exploité une ferme avec l’aide de son épouse Stéphanie DUMONT et de ses sept enfants, cinq garçons et deux filles.
Saint-Martin-le-Gaillard et Saint-Rémy-Boscrocourt sont deux villages voisins situés sur les hauteurs de la Ville d’Eu, sur le plateau qui se prolonge jusqu’aux falaises de la Côte d’Albâtre entre Le Tréport et Dieppe.

Un des fils d’Alexis DUTILLOY se prénomme Edmond. Edmond vit avec ses parents et ses frères et sœurs dans la ferme familiale située dans la Grande Rue à Saint-Rémy. Edmond épouse Clémence DUPONT une fille de la commune. Elle habite Grande-Rue également mais dans le hameau de Heudelimont où ses parents, Saint-Hilaire et Rose DUPONT, exploitent une petite ferme.
Leur premier enfant perd la vie après seulement onze jours d’existence. La tristesse a empli la maison d’Edmond et de Clémence mais la vie continue heureusement pour les autres.

Chez Stéphane DUTILLOY, un frère aîné d’Edmond, naît un petit Fernand le 31 août 1893. C’est la joie pour Stéphane et Marie DUTILLOY. Fernand est leur premier garçon. Hélène, née en 1890, est l’aînée de la fratrie.
A l’été suivant, c’est au tour de Félix DUTILLOY, frère cadet d’Edmond, de connaître le bonheur d’avoir un garçon. Il se prénomme Jules. Il a une sœur aînée appelée Juliette.
La famille DUTILLOY était initialement localisée dans la ferme d’Alexis à Saint-Rémy. Les fils construisent maintenant leurs propres vies d’adultes. La ferme est bien trop petite pour que tous puissent y travailler.

Trois des quatre frères d’Edmond DUTILLOY vivent dans le village. C’est Stéphane qui doit succéder à son père dans la ferme dans la Grande Rue à Saint-Rémy. Gustave et Félix résident, comme Edmond, dans le hameau d’Heudelimont. Ils exercent tous deux le métier de maçon. Seul Emile DUTILLOY, le 4e frère, a quitté le village. Il s’est installé au Tréport. Le travail n’y manque pas. Emile est domestique au hameau de Sainte-Croix dans la vallée de la Bresle, à la limite avec le territoire de la ville d’Eu. Edmond, quant à lui, est ouvrier agricole à Heudelimont.
La naissance d’Henri DUTILLOY, le 26 septembre 1894, comble de joie ses parents Edmond et Clémence. Il est en bonne santé. La pauvre Clémence est rassurée. Une belle vie de famille peut enfin débuter… Et une enfance qu’ils espèrent douce pour leur petit chéri.

Fernand, Jules et Henri DUTILLOY ont presque le même âge. Les trois cousins sont très proches et les occasions de vivre ensemble leur jeunesse sont nombreuses. Henri et Jules marchent souvent ensemble pour venir à l’école ou à l’église situées dans le cœur du chef-lieu où les attend Fernand, leur cousin germain. Ils ne sont pas les seuls. Une quinzaine de garçons et de filles font également le déplacement à pied presque chaque jour entre Heudelimont et Saint-Rémy. Le hameau est situé à un kilomètre à peine du chef-lieu.
Les trois inséparables garçons aiment aussi retrouver leur cousin Louis, le fils de l’oncle Emile. Le dimanche, il n’est pas rare de le voir arriver dans le village avec ses parents, Emile et Marie. Une heure et demie de marche pour relier le marais de Sainte-Croix où ils habitent, près de la ville d’Eu, et le village de Saint-Rémy-Boscrocourt, ce n’est pas la mer à boire ! Emile n’envisage pas de vivre ailleurs qu’ici. Après quelques années passées dans la vallée, il sait qu’il reviendra définitivement dans le village où vivent ses frères.

Louis DUTILLOY est l’aîné des cousins. Il est né en 1889.
Il est le premier à partir au service militaire. Incorporé au 119e Régiment d’Infanterie à Lisieux en octobre 1910, il est libéré deux ans plus tard. Louis épouse Blanche DELEAU quelques mois plus tard. Le jeune couple vit à Mesnil-Réaume où Louis est cultivateur. La tradition aurait voulu que le mariage soit célébré à Baromesnil d’où est originaire Blanche, ou à défaut à Mesnil-Réaume où vit le couple. Mais il n’en est rien ! Le mariage a lieu le 4 janvier 1913 à Saint-Rémy-Boscrocourt, en présence des membres de la grande famille DUTILLOY.
Le 1er août 1914, la Mobilisation générale est décrétée. Tous les hommes âgés de 23 à 40 ans ayant effectué une période de service actif sont appelés. Louis DUTILLOY, le seul des 4 cousins qui a connu le service militaire, rejoint la ville de Lisieux dès le 2 août.

Agé de 20 ans, Fernand DUTILLOY aurait dû être également mobilisé. Il aurait même dû se trouver sous les drapeaux mais, à deux reprises, le conseil de révision réuni à la ville d’Eu l’a jugé inapte provisoirement. La décision d’incorporation a été ajournée en 1913 et en 1914 en raison d’une constitution physique trop faible.
Ses deux cousins, Henri et Jules, sont convoqués un mois après la Mobilisation générale. Jugés aptes au service armé, Henri et Jules sont affectés tous les deux au 154e Régiment d’Infanterie. Quelle chance pour les cousins de se retrouver dans la même unité ! Ils rejoignent le dépôt du 154e transféré de Lérouville où le régiment tenait garnison avant le début de la guerre à Saint-Brieuc en Bretagne. Après quelques semaines d’instruction militaire, ils seront envoyés pour combattre sur différents champs de bataille de l’Est et du Nord de la France.

Et le 10 décembre 1914, Henri et Jules sont envoyés au front.
Six jours plus tard, Fernand rejoint le dépôt du 128e RI, transféré d’Abbeville à Landerneau dans le Finistère. Il va, lui aussi, être formé pour combattre. Même si sa constitution physique n’a vraisemblablement pas évolué favorablement, l’Armée française a besoin d’hommes pour remplacer ceux disparus dans les premiers mois si meurtriers du conflit.

A l’exception de Félix DUTILLOY, le père de Jules, mobilisé en septembre 1914 dans l’infanterie territoriale, les DUTILLOY de la génération des oncles n’ont pas quitté leur village. Les oncles ont presque tous échappé à la guerre. Les quatre cousins de la génération suivante n’ont pas eu cette chance. Reviendront-ils de cet enfer qu’est la Grande Guerre ?
Le 28 janvier 1915, Jules DUTILLOY est évacué pour pieds gelés. Il est renvoyé au front trois mois plus tard. Le 12 mai 1915, dans le Bois de la Gruerie en Argonne, il est gravement blessé par balle. Il est à nouveau évacué et transporté vers un hôpital de l’arrière. Il y reste de nombreux mois. Transféré au 354e RI puis au 294e RI, il poursuit l’horrible expérience de la guerre des tranchées dans les secteurs de Douaumont près de Verdun, de Sailly-Saillisel dans la Somme puis dans le sud de l’Aisne au printemps 1917. Le 25 mai, Jules est déclaré disparu dans les combats du Bois des Bovettes près du Fort de la Malmaison.

Le 17 février 1915, Henri DUTILLOY meurt de ses blessures à l’hôpital anglais de Nevers. Il avait 20 ans. Les larmes couleront bientôt à Heudelimont, dans la petite maison d’Edmond et de Clémence quand la nouvelle officielle leur parviendra. Que va devenir leur vie ? Ils ne verront plus jamais vivant leur fils unique.

Le 2 août 1915, à Neuville-Saint-Vaast dans le Pas-de-Calais, Louis DUTILLOY est blessé au talon droit par éclats d’obus. Quelques semaines plus tard, de retour sur le même champ de bataille, il reçoit une balle dans les reins et est hospitalisé à nouveau.
Formé au 128e Régiment d’Infanterie, c’est avec le 147e RI que Fernand DUTILLOY part au front en février 1915 avant de rejoindre, quelques jours plus tard, le 93e RI. Fernand a perdu de vue tous ses camarades avec lesquels il a débuté cette terrible aventure. Il ne côtoie plus maintenant que des copains de tranchée, des copains de galère. C’est finalement avec le 64e Régiment d’Infanterie d’Ancenis, régiment composé à l’origine de Bretons et de Vendéens, qu’il connaît les combats les plus meurtriers : la deuxième bataille de Champagne, le secteur de Verdun, le Chemin des Dames, la Malmaison dans le sud de l’Aisne. Fernand est cité à l’ordre du régiment pour s’être « plusieurs fois distingué par son sang-froid, notamment en allant reconnaître une position ennemie dans la nuit du 3 au 4 avril 1917 ». Nommé caporal, Fernand a l’impression d’être un miraculé. Il a vu tellement d’hommes tomber à ses côtés. Mais le 12 mai 1918, la chance l’abandonne. Non loin du lieu où a disparu son cousin Jules, près du Fort de la Malmaison, Fernand DUTILLOY est mortellement blessé par éclats d’obus au cours d’un bombardement. La Croix de Guerre avec étoile d’argent décernée à titre posthume et les compliments pour sa bravoure, son dévouement et son courage, ne pourront consoler ses pauvres parents, Stéphane et Marie. Ils ont perdu leur fils aîné et Hélène, Flora et André ont perdu leur frère. Définitivement. Fernand avait 24 ans.

Affecté au 163e Régiment d’Infanterie après sa longue convalescence, Louis DUTILLOY est reparti combattre à partir du 1er mai 1916. Il a survécu à la guerre. Démobilisé le 25 mars 1919, il se retire dans sa ferme de Mesnil-Réaume où l’attend Blanche et leurs trois jeunes enfants, Yvonne, Thérèse et Louis. La petite famille continuera à s’agrandir avec l’arrivée de Roger, René et Gilberte. En 1923, les DUTILLOY quitteront Mesnil-Réaume pour s’installer à Dancourt, dans le hameau de Saint-Rémy, près de Blangy-sur-Bresle. C’est dans cette ferme que naîtront les deux derniers enfants, Bernard et François. Le 1er octobre 1928, l’Armée française décide de libérer définitivement Louis DUTILLOY de toutes obligations militaires comme père de 9 enfants. Il n’ira plus jamais faire la guerre !

Jules DUTILLOY n’avait pas été tué au combat des Bovettes le 25 mai 1917. La Croix Rouge a retrouvé sa trace dans le camp de Gustrow en Allemagne et en a informé ses parents. Prisonnier de guerre, Jules est rapatrié le 16 janvier 1919 puis démobilisé le 9 septembre 1919. Employé des chemins de fer, il quitte la région pour occuper un emploi au Havre puis à Rennes. Jules a vécu en Bretagne toute sa vie. Il y a épousé une jeune fille de Muzillac, dans le Morbihan. Jules DUTILLOY est mort le 17 avril 1986 à Vannes, à l’âge de 91 ans.

Pour les DUTILLOY restés au pays, la vie a continué, le poids immense de la guerre pesant sur leurs épaules.
Marie, la mère de Fernand, n’a pas survécu longtemps. Elle s’est éteinte en 1921. André, le benjamin de la fratrie, le frère cadet de Fernand, a pris la direction de la ferme familiale, hébergeant, jusqu’à sa mort son père Stéphane. Hélène et Flora, les sœurs de Fernand, ont épousé deux rescapés de la Grande Guerre. Hélène s’est mariée avec Henri LEVASSEUR et Flora avec Louis OBRY avec lequel elle a eu 4 filles.
Edmond et Clémence, les parents d’Henri, sont restés dans leur petite maison de la Grande Rue à Heudelimont. Edmond est devenu cantonnier et Clémence a assuré le rôle de nourrice pour des enfants originaires de Paris ou des grandes villes de la région. La présence de jeunes enfants à la maison a réchauffé le cœur meurtri de la pauvre femme.

Edmond est mort en 1945 et Clémence en 1950. Les noms des deux cousins germains, Henri et Fernand DUTILLOY, dont les tombes sont situées à quelques mètres l’une de l’autre dans le cimetière communal, sont inscrits sur le monument aux morts de Saint-Rémy-Boscrocourt.
Xavier BECQUET

Merci à Dominique ROUJOU
La tombe d’Henri DUTILLOY a été restaurée par les bénévoles de l’association des anciens combattants de Saint-Rémy-Boscrocourt. Une cérémonie est organisée le dimanche 3 mars 2024 pour rendre hommage à Henri. Le parcours de son cousin Fernand, qui repose à quelques mètres de lui dans le petit cimetière du village, sera également évoqué.
Remarque: le nom de Fernand a été orthographié par erreur DUTILLOIX dans certains documents d’archives.
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