UN JOUR, UN PARCOURS – Achille GENTE de Vignacourt

Victimes de la Première Guerre mondiale – une Somme de vies brisées par 14 18.

Né le 7 septembre 1891, Achille GENTE est le fils de Théotime GENTE et Aglaé GODARD.

Théotime et Aglaé sont tisseurs à domicile dans leur maison de la Rue de Folle Emprise à Vignacourt.

Rue de Folle-Emprise ou Follemprise à Vignacourt (nommée par erreur Folle-Empire sur la carte postale)

Quand Achille vient au monde, Aglaé a déjà 36 ans et Théotime 39 ans. Achille est le fils qu’ils n’attendaient plus. Né dix ans après deux filles, Gabrielle en 1876 et Isabelle en 1880, un garçon arrive enfin au foyer des GENTE, Rue de Folle Emprise à Vignacourt, au Nord d’Amiens. Isabelle, la deuxième des filles, se marie jeune avec Narcisse, un bûcheron de la commune.  Gabrielle reste plus longtemps avec ses parents. Plus qu’une sœur, elle devient pour Achille, une seconde maman. N’est-elle pas d’ailleurs devenue sa marraine devant Dieu le jour de son baptême ?

Vignacourt est une commune importante du canton de Picquigny. Elle compte plus de 2 600 habitants à la fin du XIXe siècle. Le tissage est une des activités les plus importantes de la commune. Il y a des fabriques de filets de pêche pour le hareng, des fabriques de bretelles, de jarretières et tissus élastiques de fantaisie, et il y a aussi quelques ateliers de retordage pour la préparation du fil. Dans de nombreuses maisons de Vignacourt, le tissage est pratiqué en famille, à domicile, depuis plusieurs générations. Mais les sirènes des usines modernes de l’empire des frères Saint appellent les plus jeunes à rejoindre Saint-Ouen ou Berteaucourt-les-Dames, dans le quartier d’Harondel, communes voisines de Vignacourt, pour y trouver du travail. Peu à peu, les tisserands deviennent ouvriers d’usine textile et la commune se dépeuple. En 50 ans, Vignacourt a perdu près de 1 500 habitants.

La Rue de Folle Emprise est une des plus longues rues du village. Tout les habitants se connaissent. Le matin, les enfants de la Rue de Folle Emprise s’attendent les uns les autres, formant un cortège d’une vingtaine de membres quand il rejoint la Rue d’Amiens puis la Rue Godard Dubuc où se trouve l’école des garçons.

Achille est souvent avec son voisin Alix GODARD et son copain Paul PRUVOST.

Les métiers des parents des enfants de la rue sont représentatifs de ceux de la commune. Les pères d’Achille GENTE, de Paul PHILIPPON et de Paul PRUVOST sont tisseurs. Le père d’Albert DUCROTOY est bûcheron, le père de Charles NIQUET est briquetier, celui d’Alix GODARD est cantonnier, et la mère de Paul VIGREUX, devenue veuve, est cultivatrice dans la Rue de Folle Emprise.

Que feront les garçons plus tard ? Beaucoup espèrent travailler dans les usines textiles de Saint-Ouen ou d’Harondel. Un emploi stable, une épouse, des enfants et une maison avec tout le confort moderne dans une cité ouvrière des usines Saint. Que rêver de mieux quand on a vingt ans et qu’on vit à Vignacourt ?

A l’adolescence, Achille travaille avec son père comme tisseur à domicile. Ses sœurs ont quitté la maison familiale. Isabelle qui vit avec Narcisse DEVERITE depuis plusieurs années a donné naissance en 1906 à un garçon prénommé Roger. Gabrielle, la grande sœur « marraine » d’Achille a épousé Joseph LEFEBVRE. Joseph et Gabrielle tiennent un débit de boisson sur la Route d’Amiens.

A vingt ans, Achille se présente avec plusieurs copains de Vignacourt devant le Conseil de Révision réuni à Picquigny, le chef-lieu de canton. Jugé apte au service armé, il est affecté au 128e régiment d’Infanterie d’Abbeville. Ses deux meilleurs copains de la Rue de Folle Emprise, Paul PRUVOST et son voisin Alix GODARD sont également incorporés au 128e.

Le 8 octobre 1912, neuf jeunes hommes, sac sur le dos, attendent sur le quai de la gare de Vignacourt le train qui les emmène vers l’aventure du service militaire. Les trois copains de la Rue Folle Emprise retrouvent ceux avec qui ils partagent leur jeunesse depuis toujours, de l’école à l’église en passant par tous les coins et recoins du territoire de la commune. Les garçons du même âge se connaissent tous.

Louis PETIT doit rejoindre le 120e RI à Péronne.

Marius LEFEBVRE et Jules PLUQUÉ partent vers la caserne Friant d’Amiens pour le 72e RI. Marius LEFEBVRE est boucher à Flixecourt. A peine âgé de vingt ans, il a épousé Jeanne BRETELLE.

Gatien THUILLIER, vient aussi de se marier. La jeune épouse s’appelle Eugènie MAISON et est originaire de la commune. Mais Gatien n’a pas la chance de Marius. Il est affecté au 2e Bataillon de Chasseurs à Pied à Lunéville, bien loin de Vignacourt et de sa jeune épouse.

Enfin, Alfred THEOT part au 51e RI de Beauvais alors que son cousin Adolphe THEOT doit s’attendre à découvrir des univers plus exotiques. Il est incorporé au 1er Régiment de Marche de Zouaves et embarquera vers l’Afrique dans quelques jours.

Les jeunes Vignacouriers quittent leur village pour deux années de service militaire. Dans deux ans, ils pourront enfin construire leur vie d’adulte. Du moins le pensent-ils en prenant place dans le train. En gare de Longpré-les-Corps-Saints, Achille GENTE, Paul PRUVOST et Alix GODARD quittent leurs copains. Une correspondance les emmène à Abbeville alors que le train des copains est déjà reparti en direction d’Amiens. Le service militaire vient de débuter vraiment.

Photo envoyée par Achille GENTE à sa soeur Gabrielle – il figure vraisemblablement dans le groupe des 8 appelés du 128e mais nous n’avons pu l’identifier (collection personnelle)

La vie à la caserne Courbet est plutôt agréable. Le 128e regroupe des garçons venus de toute la Somme. Abbeville est une grande ville où on peut facilement trouver des distractions, et les permissions pour revenir saluer ses parents sont assez fréquentes. Seules les périodes de manœuvres militaires sont plus éprouvantes, mais la solidarité entre appelés permet de surmonter les épreuves avec bonne humeur. Achille échange souvent de la correspondance avec sa sœur aînée Gabrielle qu’il appelle affectueusement « marraine ».

Le 3 août 1914, la guerre est déclarée. Deux jours plus tard, les hommes du 128e RI quittent la caserne d’Abbeville pour s’installer provisoirement à Dun-sur-Meuse au Nord de Verdun.

Le 128e participe à la Bataille des Frontières le 22 août 1914 près de Virton, dans le Sud du Luxembourg belge. Le 31 août, le régiment est décimé dans le petit village ardennais de Fontenois, puis entre le 6 et le 10 septembre dans la Marne, l’hécatombe se poursuit dans les rangs des hommes du 128e. Le 72e RI d’Amiens qui combat aux côtés du 128e pour tenter de défendre le village de Maurupt-le-Montois connaît également des pertes importantes. Marius LEFEBVRE est tué le 6 septembre 1914. La guerre vient à peine de débuter que la jeune Jeanne BRETELLE est déjà veuve…

Le lendemain, Louis PETIT est déclaré disparu dans le même secteur. Gravement blessé à Sermaize-les-Bains, il est fait prisonnier par les Allemands et transporté dans un hôpital en zone occupée. Après plus de sept mois de souffrance, il meurt à l’hôpital de Friauville, en Meurthe-et-Moselle, le 15 avril 1915.

Achille GENTE survit aux premières semaines de guerre sans trop de dommages physiques. Fin octobre, près de la moitié de l’effectif du 128e RI a déjà été remplacé. Les morts se comptent par centaines. Des morts qui sont, pour beaucoup, associés aux instants de bonne humeur et d’éclats de rire dans la caserne Courbet d’Abbeville. 

Le 7 novembre 1914, Achille voit la mort de près. En forêt d’Argonne, il est gravement blessé à la face par balle. L’œil gauche est touché. Après un séjour de plusieurs mois à l’hôpital annexe de Chateauneuf-sur-Cher, Achille n’est plus apte à utiliser une arme. Affecté tout d’abord au dépôt du régiment, il est ensuite mis à la disposition de la 11e Section d’Infirmiers Militaires. Début avril 1917, dans le cadre de la préparation de l’offensive qui se veut déterminante du Chemin des Dames, Achille GENTE est muté au 65e Régiment d’Infanterie. Il n’a pas retrouvé l’usage de son œil gauche, mais l’armée a besoin de compléter les effectifs.

A l’automne 1918, les Français, aidés par leurs alliés, repoussent les Allemands vers l’Est. Plusieurs départements dont celui de la Somme, occupés pendant quatre ans sont maintenant libérés. Dans l’Est du pays, les combats restent acharnés car l’ennemi, même en situation défavorable après l’entrée en guerre de troupes américaines, ne s’avoue pas vaincu. Le 15 octobre 1918, Achille GENTE est gravement blessé au thorax par balle. Encore une fois, la mort est passée bien près. Quand l’Armistice est signé, Achille est encore sur un lit à l’hôpital de Rouen. Après une courte convalescence, il est finalement démobilisé le 27 juillet 1919.

Il revient à Vignacourt. La joie de pouvoir retrouver ses proches est toutefois ternie par la douleur de ne pas voir revenir les copains. La guerre a fait de terribles dégâts dans les familles de la commune.

Gatien THUILLIER a été tué le 26 avril 1915 en Flandre occidentale et Alfred THEOT au Mort-Homme, près de Verdun, le 21 mai 1916.

Jules PLUQUÉ et Paul PRUVOST sont morts presque en même temps et au même endroit. Tombés l’un et l’autre à Belloy-en-Santerre, début septembre 1916, pendant la Bataille de la Somme.

Marius LEFEBVRE, Louis PETIT, Gatien THUILLIER, Alfred THEOT, Jules PLUQUÉ, Paul PRUVOST, six des neufs jeunes Vignacouriers qui attendaient le train, ensemble, le 8 octobre 1912, ne reviendront jamais à Vignacourt. La souffrance a pris fin pour eux, mais pas celle de leurs veuves, leurs parents, leurs enfants…

Achille GENTE reste chez ses parents après la guerre. Théotime est toujours tisseur à domicile, avec l’aide d’Aglaé son épouse. Même si les blessures laissent des traces, leur fils unique est bien vivant. Achille devient ébéniste, et quelques années plus tard, travaille comme ouvrier du textile à l’usine d’Harondel.

Achille, borgne et diminué physiquement par ses blessures de guerre, reste célibataire. Il demeure très proche de sa sœur « marraine », Gabrielle. Cette dernière continue à s’occuper de son frère cadet, le protégeant comme elle l’aurait fait pour l’enfant qu’elle n’a pas eu.  Elle a élevé pendant plusieurs années le fils de sa sœur Isabelle, le petit Roger, mais n’a jamais eu d’enfant à elle.

Les deux autres rescapés du 8 octobre 1912 ont quitté la commune, Alix GODARD pour Bully-les-Mines et Adolphe THEOT pour Le Tréport puis dans le Pas-de-Calais à Cucq. Achille GENTE n’a jamais quitté sa commune de naissance. Chaque année, le 11 novembre, même à la fin de sa vie, il participait aux cérémonies commémoratives de la Grande Guerre. Et si son corps était devenu celui d’un vieil homme, les visages de ceux dont les noms sont inscrits sur le monument de Vignacourt étaient pour toujours, dans sa mémoire, ceux de jeunes hommes remplis de vie et de bonheur partant pour le service militaire…

Gabrielle GENTE, la soeur d’Achille, et Joseph LEFEBVRE ont tenu le café de la Rue d’Amiens entre les deux guerres. Achille, après le décès de ses parents, est resté dans la petite maison familiale de la Rue de Folle Emprise. Il a fait toute sa carrière à l’usine textile des Frères Saint.

Achille s’est éteint en 1973 à l’âge de 81 ans. Son corps a été déposé dans le caveau familial où reposaient déjà ceux de ses parents Théotime et Aglaé, de sa soeur Isabelle et de son beau-frère Narcisse DEVERITE et de sa très chère Gabrielle, sa marraine adorée. La médaille militaire et la Croix de guerre ont été gravées, sur la pierre tombale, à côté du nom d’Achille GENTE, preuve de l’importance que cette guerre avait pris dans sa vie de survivant.

La famille réunie repose au cimetière communal de Vignacourt, un cimetière situé dans la Rue de Folle Emprise, à quelques dizaines de mètres de chez eux.

Pierre tombale du caveau familial GENTE-DEVERITE au cimetière de Vignacourt. Le fils d’Isabelle GENTE, Roger DEVERITE, décédé en 1983, repose également dans le caveau .

Lionel JOLY et Xavier BECQUET

« De la Somme à Bellefontaine – 22 août 1914 » – recherche collaborative 1891, 1892, 1893 – Département Somme.  Jean DELHAYE a réalisé la collecte de données pour la commune de Vignacourt.

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Charles CABOCHE de SAINT-OUEN

Clotaire LECLERCQ de FLIXECOURT

Léon GAMBIER de FLESSELLES

Raoul DIRSON de SAINT-VAAST-EN-CHAUSSEE

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