UN JOUR, UN PARCOURS – Paul FOURQUEZ de Digeon, hameau de Morvillers-Saint-Saturnin

Victimes de la Première Guerre mondiale – une Somme de vies brisées par 14 18.

Né le 24 décembre 1893, Paul FOURQUEZ est le quatrième enfant d’une fratrie qui en comptera dix.

Les parents de Paul se nomment Emile FOURQUEZ et Marie GLASSON. Le couple s’est marié en 1888 et s’est installé dans la petite ferme que la mère de Marie lui avait léguée à Morvillers. Ses quatre frères morts en bas âge, Marie, devenue fille unique, était la seule légataire.

Dans la fratrie où arrive Paul, les trois aînés sont des garçon, Emilien né en 1889, Charles en 1891 et Gustave en 1892. Suivent Maurice en 1895, Emilienne en 1896, Louis en 1898, Marie en 1900, Marcel en 1901 et Emile en 1904. Les dix enfants, sept garçons et trois filles, naissent dans la petite commune de Morvillers-Saint-Saturnin.

Si l’activité économique de la commune voisine, Aumale, grande agglomération de Seine-Inférieure  installée dans la Vallée de la Bresle, est essentiellement industrielle, celle du village de la Somme est presque uniquement agricole.

La commune née de la fusion des villages de Morvillers et de Saint-Saturnin pendant la Première République compte un peu plus de 500 habitants à la fin du XIXe siècle, répartis dans le chef-lieu et dans les trois hameaux Digeon, Etotonne et Charny. Emile FOURQUEZ est originaire de La Fresnoye, hameau de Lafresguimont-Saint-Martin, dont le territoire est voisin de celui de Charny. Le hameau de Digeon, éloigné de plus de trois kilomètres de Morvillers, rassemble plus d’un tiers de la population de la commune, c’est-à-dire beaucoup plus que le chef-lieu.

La vie est difficile pour les FOURQUEZ. La petite exploitation ne leur permet pas de nourrir tous les enfants. Emile et Marie vendent les terres, se débarrassent de la ferme et quittent leur maison.

Emile FOURQUEZ trouve alors un emploi chez Paul BAROUX, à la ferme du château de Digeon.

Paul BAROUX s’est installé au château de Digeon après son mariage en 1863 aec sa cousine, Marie LABITTE, la fille du châtelain. Avant de rejoindre le département de la Somme, Paul BAROUX vivait à Paris, Rue du Cloître Saint-Merri. Il a suivi des études d’agronomie à Grignon, siège de la seule école nationale d’agriculture française. Jeune homme de 25 ans, les projets de modernisation plein la tête, il fait transformer les anciens communs du château en une ferme-modèle.

Participant régulièrement aux concours départementaux ou régionaux d’innovation, Paul BAROUX devient rapidement une personnalité incontournable du monde agricole de la Somme. Il est favorable à l’abandon de l’assolement triennal lui préférant une rotation des terres sur quatre années, avec alternance des plantes sarclées, des céréales de printemps, des fourrages annuels et des céréales d’hiver. Paul BAROUX reste en relation étroite avec l’école de Grignon, y faisant fabriquer ses charrues et ses herses ou y achetant ses animaux reproducteurs.

Paul BAROUX ne privilégie pas les habitants du village, leur préférant souvent les ouvriers agricoles venant de loin, attirés par le salaire à la tâche instauré dans la ferme-modèle. De plus, il juge l’ouvrier picard « mou et paresseux » et n’hésite pas à procéder régulièrement au remplacement total du personnel.

Emile FOURQUEZ ne travaille pas longtemps dans la ferme BAROUX. Lui aussi doit chercher du travail ailleurs, dans d’autres fermes plus traditionnelles du secteur. La famille FOURQUEZ déménage dans le village à plusieurs reprises. Ses fils savent que leur avenir professionnel n’est pas au château. Tout en restant journaliers, notamment au moment des moissons, ils exercent d’autres activités. Les fils aînés Emilien et Charles sont maçons. Paul FOURQUEZ et ses frères Gustave,  Maurice, Louis changent plusieurs fois de métiers dont celui d’apprenti-boulanger chez les cousins DEVILLEPOIX à Lignières-Châtelain.

En 1912, Emile FOURQUEZ meurt à l’âge de 54 ans, laissant son épouse Marie prendre en charge l’éducation des plus jeunes enfants, dont trois n’ont pas encore douze ans.

A vingt ans, Paul FOURQUEZ, le 4e enfant de la fratrie, est convoqué devant le Conseil de Révision à Poix. Il est jugé apte et affecté au 128e Régiment d’Infanterie à Amiens qu’il rejoint le 26 novembre 1913. Deux de ses frères sont déjà sous les drapeaux. Charles, qui a déjà effectué une année de service militaire, est incorporé également au 128e RI et Gustave à la 6e Section de Commis et Ouvriers d’Administration.

Charles FOURQUEZ

Début août 1914, les quatre fils aînés de Marie sont envoyés dans l’Est de la France pour y arrêter l’invasion allemande. Emilien, le plus âgé, est mobilisé et part comme ses frères dans l’Est de la France pour y défendre les frontières.

Après de lourdes pertes le 31 août à Fontenois, dans les Ardennes, le 128e RI où sont incorporés Charles et Paul FOURQUEZ, participe à la Bataille de la Marne avec la mission de protéger le petit village de Maurupt-le-Montois et d’arrêter les Allemands dans leur progression vers Paris. Le 8 septembre, Charles FOURQUEZ est tué.

Trois semaines plus tard, alors que le 128e RI débute la guerre de position en Argonne, dans le Bois de la Gruerie, son frère Paul FOURQUEZ est gravement blessé par balle à la hanche. Evacué vers l’arrière pour y être soigné, Paul connaît de très longs séjours dans les hôpitaux du Sud-Ouest de la France. Il est réformé provisoirement pour impotence fonctionnelle du pied et raideur de la hanche droite. Envoyé au dépôt du régiment, Paul est finalement réformé définitivement en mars 1916. La guerre est finie pour lui, mais le combat contre la souffrance physique ne prendra jamais fin.

Emilien FOURQUEZ, envoyé avec le 151e Régiment d’Infanterie sur le front de la Flandre occidentale, est blessé début décembre 1914 près de Dixmude. Son amputation de la première phalange du pouce gauche ne l’empêche pas de revenir au front six mois plus tard, près de Notre-Dame-de-Lorette. Victime d’une blessure au pied, il peut toutefois poursuivre la guerre. Il est démobilisé en mai 1919.     

Gustave FOURQUEZ, après sa mutation au 94e Régiment d’Infanterie, est en Argonne pendant l’hiver 1914-1915. Comme beaucoup de rescapés du début de la guerre, il découvre l’enfer des tranchées d’Argonne. Un enfer froid et humide où même un assaut peut sembler préférable à une insoutenable attente. Evacué le 25 janvier 1915 pour pieds gelés, Gustave n’a jamais retrouvé complètement l’usage de son pied droit. Après de longues hospitalisations et de longues périodes de convalescence, il est finalement à nouveau apte au combat en août 1917. Gustave est démobilisé le 1er avril 1919.

Maurice, le 5e garçon de la fratrie FOURQUEZ, est mobilisé le 16 décembre 1914. Capturé par les Allemands le 2 mars 1916 à Douaumont, Maurice est interné dans le camp de prisonniers de Bremerhaven, près de Brême, obligé à travailler dans la sidérurgie. Quand un jour, les hauts fourneaux, trop chargés en minerai et pas assez en charbon s’éteignent, les Allemands suspectent un sabotage. Maurice FOURQUEZ est accusé et traduit devant un tribunal militaire. Il est alors emprisonné dans une cellule où il ne peut se tenir que debout ou allongé. Quand il en sort, il est très affaibli. Ses copains prisonniers lui brûlent alors les doigts d’un pied avec du métal en fusion pour qu’il soit hospitalisé et ainsi se rétablir. Quelques mois plus tard, Maurice est envoyé dans les mines de sel de Silésie. Maurice FOURQUEZ n’est rapatrié que le 10 janvier 1919.

Maurice FOURQUEZ

Louis, le 6e garçon des FOURQUEZ, mobilisé le 19 avril 1917 est évacué du front en février 1918 pour « otite moyenne gauche suppurée ». Soigné pendant de nombreux mois, Louis FOURQUEZ est rappelé en octobre 1919 pour assurer le maintien de l’ordre dans les « Pays Rhénans ». Sourd pour toujours de l’oreille gauche, il est démobilisé le 30 mai 1920. 

Après la guerre, les survivants de la famille FOURQUEZ tentent de reprendre une vie normale. Marie qui a perdu son fils Charles voit revenir ses autres enfants estropiés, malades et traumatisés. Elle aussi est une victime de la guerre.

Aidé par ses deux derniers enfants, Marcel et Eugène, heureusement trop jeunes à l’époque pour avoir été mobilisés, Marie tient un petit café à Digeon.

Marie GLASSON Veuve FOURQUEZ et ses deux fils, Marcel à gauche et Eugène à droite.

Son fils Paul, revenu à Digeon en 1916 en raison de sa terrible blessure à la hanche, quitte le village après la guerre. Il épouse Jeanne MEULIN quelques jours après la signature de l’Armistice. Ils quittent ensuite la Somme et s’installent près de Rouen pour y devenir débitants de boissons. Après la naissance de leur fils Bernard en 1928, Paul et Jeanne FOURQUEZ déménagent pour Eplessier, commune située à côté de Poix. Une fille prénommée Carmen y voit le jour.

Paul et Jeanne tiennent un café-épicerie dans la Rue Principale d’Eplessier. Si la guerre lui laissait encore de violentes douleurs au niveau de la hanche, du bas du dos et des jambes, elle ne l’a pas empêché d’être heureux, entouré de l’amour de sa femme et de ses deux enfants. Son frère Charles n’a jamais eu cette chance… Quand Jeanne a fermé définitivement les yeux, dix-sept ans après Paul, mort le 29 juillet 1964, Carmen leur fille a continué à diriger le petit commerce familial.

Le nom de Charles FOURQUEZ, le seul des frères mort pendant la guerre, est inscrit sur le monument de la commune de Morvillers-Saint-Saturnin à laquelle le hameau de Digeon est rattaché.

Les rescapés de la Grande Guerre de Digeon voulaient leur propre monument. Ils se sont réunis le 7 décembre 1927 à l’école du hameau pour y fonder une société mutuelle. Une des premières décisions fut : « Il est décidé qu’une plaque commémorative des morts de la guerre sera apposée aux frais de la société ». Les noms de jeunes hommes qui étaient nés ou qui avaient vécu à Digeon ont été gravés sur cette plaque.

Le monument commémoratif de la Grande Guerre est érigé devant la chapelle Notre-Dame du Bon Pasteur de Digeon

Le nom de Charles FOURQUEZ, mort au début de la guerre, est inscrit en premier sur la liste des 14 noms. Le secrétaire-trésorier de l’Union des Anciens Combattants et militaires de la section de Digeon se nommait Maurice FOURQUEZ, victime lui aussi de la Grande Guerre, dans son corps et dans sa tête. Frère de Charles FOURQUEZ mort pour la France à 23 ans.

Maurice FOURQUEZ n’a jamais quitté Digeon. Il a épousé Renée, l’institutrice publique de Digeon, avec qui il a eu trois enfants, Jean-Pierre, Jean-Claude et Monique. Maurice a exercé la profession de charpentier avec son frère Gustave resté lui aussi à Digeon, soutenant leur mère dans ses dernières années.

Gustave est décédé le 13 août 1964 et Maurice le 7 mars 1988, à l’âge de 92 ans.

Lionel JOLY et Xavier BECQUET

Merci à Nicole FOURQUEZ, petite-fille de Maurice FOURQUEZ, d’avoir mis à notre disposition les renseignements et les illustrations concernant la famille FOURQUEZ.

A noter que l’Ecole de Grignon a été utilisée comme centre de réadaptation aux travaux agricoles pour des blessés réformés de la Grande Guerre.

Pour des informations sur les fermes-modèles de la Somme à la fin du XIXe siècle, se reporter aux travaux de Jean-Marie Wiscart (Ruralia 09/2001).

« De la Somme à Bellefontaine – 22 août 1914 » – recherche collaborative 1891, 1892, 1893 – Département Somme.  Jean-Claude MAISON a réalisé la collecte de données pour la commune de Morvillers-Saint-Saturnin.

Retrouvez les parcours d’autres jeunes hommes ayant vécu près de MORVILLERS-SAINT-SATURNIN :

Charles BERNEUIL de GAUVILLE

Maurice NOBLESSE de SENARPONT et INVAL-BOIRON

Julien ASSELINE d’ANDAINVILLE

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2 commentaires sur « UN JOUR, UN PARCOURS – Paul FOURQUEZ de Digeon, hameau de Morvillers-Saint-Saturnin »

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