UN JOUR, UN PARCOURS – Théodule MORTREUX de Saint-Gratien

Victimes de la Première Guerre mondiale – une Somme de vies brisées par 14 18.

Né le 31 mars 1892, Théodule MORTREUX est le fils unique d’un valet de charrue et d’une servante.

Le père se prénomme Théodule et la mère Marie. C’est dans la ferme de Fursy BERLY, veuf et sans enfant, située dans la Grande Rue à Saint-Gratien, que vit la famille MORTREUX.

Théodule MORTREUX père et Marie BLERY sont issus de deux familles installées dans le village depuis plusieurs générations. Enfant, Théodule travaillait déjà dans la ferme BERLY. Fursy et Perpétue BERLY, le frère et la soeur, tous deux vieux célibataires, tenaient la ferme depuis la mort de leurs parents. Ils n’avaient pas d’enfant, ni l’un ni l’autre.

Saint-Gratien est un village du canton de Villers-Bocage dans l’Amiénois, situé sur le plateau calcaire qui surplombe la Vallée de l’Hallue. On y compte environ 400 habitants à la fin du XIXe siècle. Il reste encore plusieurs dizaines de tisseurs à domicile et quelques cordonniers qui travaillent pour des fabriques d’Amiens. Les autres familles vivent essentiellement de l’agriculture.

Après leur mariage à l’automne 1888, Théodule et Marie MORTREUX s’installent dans la ferme de Fursy. Après le décès de Perpétue, la présence de Théodule père aux côtés du vieux Fursy était comme une évidence. Fursy l’avait toujours considéré comme un fils. 

La mortalité infantile vient frapper durement les habitants de la ferme, puisque le premier enfant de Théodule et de Marie succombe à la maladie alors qu’il a à peine treize mois.

Un autre enfant arrive au printemps 1892. Les prénoms déclarés en mairie sont Alcide Théodule, mais toute sa vie, le premier et seul enfant vivant du couple MORTREUX sera appelé Théodule, comme son père.

Après la fin de la scolarité, le jeune Théodule travaille dans la ferme de Fursy, comme son père et sa mère. Mais Théodule ne veut pas être fermier. Il veut voir du pays. En Mars 1913, en mairie d’Amiens, il signe un engagement pour trois années dans l’Armée.

Le 28 mars 1913, après plusieurs heures de voyage en train, arrivé dans la ville de Reims, Théodule doit rejoindre le 16e Régiment de Dragons. Il atteint l’entrée du Quartier Louvois en même temps qu’une poignée de jeunes hommes, qui viennent de s’engager dans l’Armée comme lui.

Parmi les rares arrivants dont l’accent picard ne fait aucun doute, Théodule remarque deux garçons dont il se rapproche immédiatement.  Ils s’appellent Marius MIANNAY et Emile FOUBET. Ils sont âgés de 20 ans, comme lui.

Marius MIANNAY réside Rue Urbain Jean à Quesnoy-sur-Airaines dans la Somme. Il habite avec ses parents et ses frères aînés, Robert et Albert. Chez les MIANNAY, on alterne l’activité de tisseur à domicile et d’ouvrier agricole, selon les saisons et selon les besoins des employeurs.

Emile FOUBET est originaire d’Auxi-le-Château, commune située à la limite entre le Pas-de-Calais et la Somme, à une quarantaine de kilomètres de Saint-Gratien. Optat, le père d’Emile est originaire de Neuilly-le-Dien, dans la Somme. Il s’est marié à Auxi-le-Château et s’est installé avec Julie son épouse dans une petite maison de la Rue des Catelets où est né leur premier enfant. Emile est l’aîné de la fratrie FOUBET, suivi par Oscar, Hortense et Jeanne.  Optat et ses fils travaillent comme manouvriers dans les fabriques de la commune. Lui aussi, comme Théodule MORTREUX de Saint-Gratien et Marius MIANNAY de Quesnoy-sur-Airaines, voulait voir du pays.

Le 31 juillet 1914, le 16e Régiment de Dragons quitte précipitamment Reims pour se rapprocher de la frontière belge. La guerre n’est pas encore officiellement déclarée, mais toutes les tentatives diplomatiques pour préserver la paix se soldent par des échecs. Les Dragons casernent à Mézières, dans les Ardennes, puis début août progressent vers la Belgique. Leur mission est essentielle. Ils doivent tenter de localiser les troupes ennemies sur le territoire belge pour permettre au Général Joffre de préparer au mieux la grande offensive qu’il veut décisive. Le commandant en chef des Armées françaises est certain qu’il est possible d’entrer en Belgique pour repousser les Allemands jusqu’à Berlin…

Suite à des missions de reconnaissance, le 16e Dragons apporte sa contribution aux fantassins pendant les combats du 22 août en Belgique. Puis, trois semaines plus tard, dans ceux de la Bataille de la Marne. Mi-septembre, la guerre de position s’installe. Le 16e Dragons est envoyé en Artois, puis en Flandre occidentale. Le front de l’Ouest s’installe également en Belgique, du Nord d’Armentières jusqu’à Nieuport.

C’est à Langemark, au Nord d’Ypres, que Théodule est blessé par balle au pied gauche. Evacué vers l’arrière pour y être soigné, il subit une opération chirurgicale pour retirer les projectiles, à l’hôpital temporaire n°5 d’Amiens. L’opération est un succès, mais Théodule gardera toute sa vie une longue cicatrice douloureuse sur le bord interne du pied. Il est ensuite hospitalisé à  Caen, à Cabourg puis à Tours. Une année plus tard, en novembre 1915, il peut enfin entrevoir la fin de cette longue rééducation. Tout d’abord affecté loin des lieux de combat, il retrouve le front le 4 mai 1916 mais ne rejoint pas son ancien régiment. C’est avec le 4e Dragons qu’il s’illustre ensuite par son courage et sa bravoure, assurant notamment ses missions de téléphoniste, au plus près des combats. Il est promu brigadier en avril 1918.

Le 9 juin 1918, pendant l’offensive allemande de Plémont, près de Roye, Théodule MORTREUX est capturé. Interné à Soltau en Allemagne, il n’est rapatrié que le 13 décembre 1918. La guerre est finie.

Marius MIANNAY n’a pas quitté le 16e Dragons avant sa démobilisation, le 2 juillet 1919. Il n’a pas été téléphoniste pendant la seconde partie de la guerre mais brancardier, cité à deux reprises à l’ordre du régiment pour son abnégation et sa bravoure pour transporter les blessés sous les bombardements et les feux de mitrailleuses. Il a survécu aussi à la guerre. Survivant mais hanté par les images des corps détruits et dévasté par la mort de son frère aîné, Robert MIANNAY, tué en février 1915 dans la Marne à l’âge de 25 ans.

Emile FOUBET est resté au 16e Dragons jusqu’à sa mise à disposition des Mines de Bruay en juillet 1917. Lui aussi a échappé aux blessures du corps. Quant à celles de l’âme…

Théodule, Marius et Emile ont tenté de reprendre une vie « normale ».

Théodule MORTREUX a quitté la région. Il épouse une fille de Pouzay en Indre-et-Loire, qu’il avait connue pendant sa longue convalescence à Tours.

Marius MIANNAY, mis à disposition des Chemins de Fer après sa démobilisation, est devenu Chef de Manœuvre à Longueau, près d’Amiens.

Emile FOUBET est resté à Auxi-le-Château, sa ville natale, devenant meunier puis employé d’Electricité de France. Il a construit une famille avec Jeanne, son épouse.

Mais la « der des der » ne le fut pas ! Les guerres n’ont pas pris fin avec l’Armistice du 11 novembre 1918…

Un petit garçon était né en juin 1914 à Auxi-le-Château, dans le  foyer d’Optat FOUBET, le père d’Emile. Emile FOUBET était sous les drapeaux à Reims, au 16e Régiment de Dragons, quand ce frère prénommé Robert, de vingt ans son cadet, vint au monde quelques semaines avant la déclaration de guerre.

Ce petit frère, Robert FOUBET, a 25 ans quand la Seconde guerre est déclarée. Mobilisé le 23 août 1939, il rejoint le 23e Régiment de Tirailleurs Algériens pour servir la France. Début mai 1940, le régiment est envoyé, dans le Nord de la France puis en Belgique pour tenter de repousser les Allemands qui lancent leur grande offensive vers Paris.

Le Canal Albert relie le port autonome de Liège (sur la Meuse) au port d’Anvers (à l’embouchure du l’Escaut)

Le 14 mai 1940, près du Canal Albert, que les Français défendent, les hommes du 23e RTA sont pris sous des bombardements ennemis. Robert FOUBET est gravement blessé à la face et aux jambes par éclats d’obus. Opéré une première fois en Belgique pour extraire les éclats, Robert FOUBET est ensuite fait prisonnier par les Allemands. Emmené vers le Stalag IIIB à Furstenberg, il est rapidement dirigé vers l’hôpital de Berlin Tempelof. Robert FOUBET est alors opéré par un chirurgien allemand qui tente de lui redonner un visage. Les dégâts sont importants. Robert est une gueule cassée de la Seconde Guerre mondiale.

Après onze mois d’hospitalisation en Allemagne, il est rapatrié et évacué sur l’hôpital de Roanne.

Le long combat individuel de Robert FOUBET ne fait que commencer. Apprendre à s’alimenter. Apprendre à supporter les problèmes digestifs. Apprendre à supporter le regard des autres.

Mais un autre combat collectif doit être livré. Celui contre l’occupant. Robert entre dans la Résistance en septembre 1943.

Après la guerre, Robert vient s’installer à Amiens et travaille dans l’imprimerie, chez Yvert et Tellier. Malgré la reconnaissance du statut de « Grand Mutilé de guerre » comme blessé de la face, Robert FOUBET ne recevra jamais la Légion d’Honneur. Le dossier déposé n’a pas abouti, un des arguments retenus étant que son niveau de pension d’invalidité n’est pas évalué à 100% mais « seulement » à 90%…

Quant aux trois copains du 16e Dragons, rescapés eux de la Première Guerre mondiale, ils connurent une longue vie, emplie de joies et de peines, de journées de paix et de nuits de cauchemars. La vie de toutes les victimes rescapées des guerres. Marius MIANNAY devenu veuf en 1954, s’est remarié l’année suivante à Berteaucourt-les-Dames. Emile FOUBET, le frère aîné de Robert, n’a jamais quitté Auxi-le-Château. Il y est mort en 1971 à l’âge de 78 ans.  Théodule MORTREUX de Saint-Gratien est revenu de Touraine pour finir sa vie dans la Somme. Il est décédé le 10 avril 1972 à Albert.

Robert FOUBET, « gueule cassée » de Mai 1940, est mort en septembre 2002 à l’âge de 88 ans.

Lionel JOLY et Xavier BECQUET

Merci à Jean-Marie FOUBET pour les documents et les renseignements founis sur son père Robert FOUBET et sur sa famille.

« De la Somme à Bellefontaine – 22 août 1914 » – recherche collaborative 1891, 1892, 1893 – Département Somme.  Danièle REMY a réalisé la collecte de données pour la commune de Saint-Gratien.

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