UN JOUR, UN PARCOURS – Philémon LEMAIRE de Toutencourt

Victimes de la Première Guerre mondiale – une Somme de vies brisées par 14 18.

Né le 20 novembre 1891, Philémon LEMAIRE était particulièrement attendu.

Fils de Fulgence et de Blanche, il a ouvert les yeux dans la ferme de ses parents, Rue de la Montagne, dans la commune de Toutencourt. Attendu et espéré. Voici enfin le fils qui va pouvoir reprendre un jour l’exploitation de la petite ferme des LEMAIRE ! A 34 ans, Fulgence est encore bien vigoureux, mais le dur métier de cultivateur use précocement les organismes et l’aide d’un garçon va être la bienvenue.

Tout en n’étant pas chef-lieu de canton, Toutencourt est pourtant la commune la plus importante du canton d’Acheux-en-Amiénois, avec près de 1 000 habitants. Aucune route importante ne traverse le bourg. Aucun train ne passe par ici, puisqu’il faut aller jusqu’à Léalvillers à 6 km, pour trouver une halte du Chemin de fer économique et il faut en faire plus du double pour trouver la grande ligne qui relie Amiens à Lille. Mais il n’est pas besoin de quitter la commune pour travailler puisque les emplois sont essentiellement sur place.  L’activité agricole est importante à Toutencourt mais elle n’est pas la seule. L’exploitation des phosphates nécessitent de la main d’œuvre, la briqueterie et le four à chaux aussi, tout comme la maison de confection pour hommes. L’activité qui occupe et fait vivre plus de la moitié du bourg est la fabrication de chaussures au cloué. Plus de 250 ouvriers exercent cette activité à leur domicile pour des maisons d’Amiens, de Corbie et de Domart-sur-la-Luce.

Les meilleurs copains de Philémon sont des enfants de cordonniers. Le père de Jules TOUZET, son voisin, fabrique des chaussures tout comme celui de Léon BURLET, Rue de Bourbon. On peut d’ailleurs dire qu’au début du XXe siècle la vie du bourg est rythmée par le bruit des petits marteaux de cordonniers.

Mais Philémon ne sera pas cordonnier. Il sera fermier comme son père. Dès le plus jeune âge, Philémon participe aux travaux des champs et surtout, comme tout enfant qui vit dans une ferme, sa mission principale est de nourrir les animaux de la basse-cour. Il aime les animaux. Pouvoir s’occuper du cheval de la ferme ou conduire la vache jusqu’au pré est une récompense pour lui.

Il y a aussi les jeux d’enfants avec les copains. Faire des glissades sur la motte castrale, jouer à cache-cache à « La Tête de Mort » dans le grand bois de Toutencourt…

Après avoir terminé sa scolarité à l’école publique de la commune, Philémon devient alors fermier à temps plein. Jules, son copain, devient cordonnier comme son père. Léon quant à lui,  choisit une autre voie. Il devient marchand de journaux.

A 20 ans, les trois copains savent qu’ils vont quitter leur commune pendant deux années pour servir leur pays sous les drapeaux. Le Conseil de Révision les estime prêts à partir au service militaire à l’automne 1912. Depuis 1905, le service militaire dure deux ans. C’est donc la durée pendant laquelle les trois compères vont être éloignés de leurs proches. Vivement la quille que la vie d’adulte puisse vraiment commencer !

Philémon LEMAIRE est affecté au 120e Régiment d’Infanterie de Péronne, Léon BURLET à la 1ère Section d’infirmiers militaires et Jules TOUZET au 5e Régiment de Génie, unité basée à Versailles est spécialisée dans les travaux de voies ferrées.

Si l’incorporation d’un agriculteur dans l’infanterie n’a rien d’étonnant, celles d’un cordonnier comme infirmier et d’un marchand de journaux comme cheminot sont plus surprenantes. Mais les voies de l’administration militaire sont quelquefois bien impénétrables…

Philémon et Jules sont incorporés à compter du mois d’octobre 1912. Léon bénéficiant d’une année de sursis ne part qu’en 1913.

Les 2 copains, Philémon LEMAIRE et Jules TOUZET, quittent ensemble Toutencourt le 8 octobre 1912. Même si quelques permissions leur permettront certainement de se revoir, ils savent qu’ils vont être séparés très longtemps. Alors parcourir ensemble 14 km à pied pour rejoindre la gare de Méricourt est un plaisir. Arrivés sur place, Philémon et Jules montent dans un wagon en direction d’Amiens. Dans un an, c’est dans l’autre sens, vers Lille, que Léon BURLET prendra le train pour rejoindre la section d’infirmiers.

Philémon LEMAIRE passe une année dans la caserne Foy à Péronne, puis, quand le 120e RI est transféré dans l’Est de la France à Stenay, il découvre la caserne Chanzy. C’est dans cette commune située dans le Nord du département de la Meuse qu’il est formé pour être opérationnel et pouvoir défendre son pays en cas de guerre. En marchant gaiement vers Méricourt, au début de l’automne 1912, les 2 voisins de la Rue de la Montagne à Toutencourt ne s’attendaient pas à être projetés dans l’horreur de la guerre moins de 18 mois plus tard.

Le 120e RI est aux premières loges ! Déjà caserné à proximité de la frontière belge, les hommes du régiment savent qu’ils seront parmi les premiers à être envoyés au combat. Des 3 copains, seul Philémon LEMAIRE est appelé à devoir se battre. Jules TOUZET aura pour mission de construire des voies ferrées pour permettre aux hommes et au matériel d’être acheminés au plus près des combats. Quant à Léon, son rôle sera d’apporter des soins aux blessés. Trois destins de guerre bien différents résultant des choix initiaux d’incorporation.

Philémon LEMAIRE connaît l’horreur dès le 22 août 1914. Des centaines de jeunes hommes du 120e tombent à ses côtés. Dans le village belge de Bellefontaine, il échappe à la mort, mais la peur du lendemain commence à l’habiter.

Deux semaines plus tard, l’Armée française ayant battu en retraite, c’est dans la Marne que se poursuit la guerre de Philémon. Les combats y sont intenses et meurtriers. Le 8 septembre, sur le territoire de la commune de Sermaize-les-Bains, Philémon LEMAIRE est tué. Il a 22 ans.

Jules TOUZET pensait construire des voies ferrées, mais c’est plutôt les destructions de ponts et de voies qui ont rempli ses journées pendant les premières semaines de la guerre. Il fallait à tout prix empêcher l’ennemi de progresser. Même si Jules ne combattait pas, il partageait, au plus près du front, les conditions de vie de ceux qui occupaient les tranchées. Le premier hiver a été très froid et humide. Jules est tombé malade. La tuberculose l’a emporté. Jules TOUZET est mort à l’hôpital de Chatillon-sur-Seine le 28 mars 1915, à 23 ans.

Des malades et des blessés, Léon BURLET en a vu des milliers pendant la guerre. Passant d’ambulance en ambulance, lui aussi, tout en ne combattant pas était près du front pour apporter les soins les plus urgents. Blessé à la face par éclat d’obus en mai 1917 dans l’Aisne, il revient quelques semaines plus tard continuer sa difficile mission de soignant. Mais  un ennemi invisible rode maintenant sur tous les champs de bataille. Le 3 septembre 1918, Léon est évacué pour ypérite. Il meurt le 6 novembre 1918 à l’âge de 27 ans.

Pendant la guerre , la commune de Toutencourt a accueilli, de novembre 1914 à juillet 1915, un « dépôt d’éclopés » créé suite à l’encombrement des ambulances dans le secteur du front de la Somme. Alors que plusieurs enfants de la commune étaient déjà considérés comme disparus, les habitants de Toutencourt savaient déjà, en cette première année de guerre, à quel point la guerre était monstrueuse.

Après la guerre, Fulgence et Blanche LEMAIRE ont continué à exploiter leur petite ferme. Et quand la vieillesse est arrivée, ils l’ont quittée. Aucun enfant n’était plus là pour prendre le relais. Leur seul fils ne sera jamais fermier. Il est mort à la guerre.

L.J. et X.B.

« De la Somme à Bellefontaine – 22 août 1914 » – recherche collaborative 1891, 1892, 1893 – Département Somme.  Jean DELHAYE a réalisé la collecte de données pour la commune de Toutencourt.

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