UN JOUR, UN PARCOURS – Gabriel GRENIER de Tilloloy

Victimes de la Première Guerre mondiale – une Somme de vies brisées par 14 18.

Né le 26 septembre 1893, Gabriel GRENIER est originaire de Tilloloy, dans le Sud-Est de la Somme, en limite du département de l’Oise.

A Tilloloy, les ouvriers sont occupés presque exclusivement aux travaux agricoles. Dans le village de 380 habitants, en cette fin du XIXe siècle, on trouve une cinquantaine de petites fermes. Un lopin de terre, une vache, une basse-cour, et pour certaines, un cheval, suffisent souvent pour faire vivre la famille. On mange avant tout ce qu’on produit. Et pour l’eau, pas de problème, car si aucune rivière ne passe à Tilloloy, chaque ferme dispose de son propre puits. Dans le village il y a toutes les professions en lien avec les travaux agricoles, maréchal-ferrant, charron, bourrelier, et quelques jardiniers qui s’occupent du parc du château. On dispose d’une boulangerie et de petites épiceries, presque toutes tenues par des femmes d’agriculteurs.  

La superficie du domaine du château de Tilloloy, terres agricoles comprises,  est de plus de 360 hectares. Le comte d’Hinnisdal possède une douzaine de domestiques hébergés au domaine, et, dans le village, plusieurs habitants travaillent pour le châtelain.

C’est dans cette commune, dont le nom signifie lieu planté de tilleuls, que Gabriel est venu au monde, à l’automne 1893.

Gabriel est arrivé en troisième position dans la fratrie, après Ernest, l’aîné, et Marie-Louise. Quatre ans plus tard, Henri viendra compléter la famille.

Les parents sont originaires du secteur. Marie est née dans le village, et Raymond GRENIER, le père, est issu d’une famille de Beuvraignes, la commune voisine. Raymond est maçon. Il lui arrive de travailler au château. Le travail ne manque pas.

Très jeunes, les garçons viennent aider leur père. Ernest et Gabriel sont ouvriers maçons.

En 1909, Ernest doit partir pour deux années au service militaire, mais le Conseil de révision de Roye, le chef-lieu de canton, l’en exempte pour épilepsie. C’est donc Gabriel le premier à quitter la famille. Marie-Louise, sa sœur, est déjà mariée, mais elle loge, avec son époux, Louis Prache, et son fils, Maurice, chez ses parents. Louis, le beau-fils, est, lui aussi, maçon.

Incorporé en novembre 1913, Gabriel rejoint le 120e Régiment d’Infanterie de Péronne. La caserne Foy, de Péronne, s’est vidée depuis plus d’un mois des troupes du 120e. C’est maintenant à Stenay, dans la Meuse, que le régiment s’est installé.

Gabriel prend le train dans le village voisin de Dancourt, et l’aventure commence pour ce jeune homme de 20 ans qui n’a jamais eu l’occasion d’aller bien loin. Il voyage avec Lucien LEFEBVRE, de la Rue Saint-Nicolas, à Rollot. Le père de Lucien est menuisier. Leurs deux pères ont déjà eu l’occasion de travailler ensemble, sur un même chantier.

Contrairement à Gabriel, Lucien a suivi des études supérieures et il est maintenant élève instituteur. Qu’importe le métier, les deux garçons prennent plaisir à voyager ensemble, pour parler du pays, avant la découverte de l’inconnu.

A Stenay, ils sont logés dans des bâtiments flambant neufs. Il a fallu, en urgence, construire pour accueillir la classe 1913 qui n’aurait dû arriver qu’à l’automne 1914. Mais la loi Barthoux, adoptée à l’été 1913, a modifié les règles du service militaire. Il faut maintenant rester trois années sous les drapeaux et, l’incorporation se fait, dès que l’âge de 20 ans est atteint.

Gabriel et Lucien ont 20 ans.

Le 26 juillet 1914, ceux qui étaient partis en permission dans leurs familles, sont rappelés de toute urgence. La guerre est imminente. Le 120e RI commence à effectuer des travaux de défense, à quelques kilomètres de la frontière belge, pour tenter de ralentir l’ennemi en cas d’invasion. Ces travaux sont assez dérisoires face au million et demi d’Allemands entré sur le territoire de la neutre Belgique. Mais, ça occupe l’esprit.

A partir du 20 août, le 120e RI se met en marche vers la frontière belge. L’objectif fixé à son commandement est de franchir la frontière, d’aller jusqu’à la rivière Semois, et d’attaquer les Allemands dans le secteur de Léglise, à près de 25 kilomètres à l’intérieur du Luxembourg belge.

Quand le 21 août au soir, les hommes du 120e, épuisés par une longue marche sous le soleil, arrivent à Meix-devant-Virton, pour s’y reposer quelques heures, ils n’ont aucune idée de ce qui peut les attendre le lendemain. La nuit est orageuse. Tous n’ont pu se mettre à l’abri d’un toit et la pluie vient en surprendre plus d’un.

Quand à cinq heures du matin, l’ordre est donné de s’engager en direction du plateau de Bellefontaine, les hommes se mettent en marche, sans même avoir mangé, et s’engagent, leur lourd sac sur le dos, les habits encore humides, dans le petit chemin forestier qui mène vers Lahage, puis Bellefontaine.

Arrivés à Lahage, ils sont accueillis par les habitants qui tentent de leur trouver un peu de nourriture. La marche jusqu’à Léglise doit encore être longue.

Ils n’iront jamais jusqu’à Léglise et ne franchiront jamais la rivière Semois. La marche prend fin, à peine un kilomètre plus loin, dans la plaine du Radan, près du village de Bellefontaine.

Beaucoup d’hommes, surpris par les mitrailleuses allemandes, n’ont même pas le temps de tirer, avant de s’écrouler.

Gabriel GRENIER est tué. Lucien LEFEBVRE est gravement blessé à la poitrine.

En quelques heures, plusieurs centaines de Français du 120e RI sont tués ou blessés.

Lucien LEFEBVRE est transporté jusqu’au village en fin de journée pour y être accueilli à l’école communale des garçons, par l’instituteur, M. Gribaumont, son épouse et sa mère. Plusieurs médecins français et allemands passent de maison en maison pour dispenser les soins nécessaires. Lucien est emmené comme prisonnier, quelques jours plus tard et vivra la suite de la guerre en captivité en Allemagne, dans les camps d’Altengrabow, d’Ohrdrüf et de Cassel.

Le corps de Gabriel GRENIER, comme celui de tous ses camarades tombés près de Bellefontaine, a été placé dans une fosse commune. La chaleur orageuse nécessite une inhumation rapide pour éviter les maladies. La mort a déjà suffisamment frappé comme ça !

Ernest GRENIER, le frère aîné de Gabriel, malgré les crises d’épilepsie, a finalement été jugé apte et mobilisé en décembre 1914. Après une période d’instruction, il est parti au front en juin 1915, avant d’être hospitalisé au printemps 1916 pour « phénomènes congestifs du poumon et crises d’épilepsie ». Il a finalement été réformé définitivement en novembre 1916.

Henri GRENIER, le jeune frère d’Ernest et de Gabriel, a été mobilisé en janvier 1916, alors qu’il n’avait que 18 ans. C’est trois ans, jour pour jour, après la mort de son frère Gabriel, qu’Henri est intoxiqué par gaz, dans une tranchée du secteur de Verdun. Le 22 août 1917. L’état de santé d’Henri est critique. C’est dans l’ambulance d’évacuation d’Ourches qu’Henri meurt, une semaine plus tard, à 20 ans et 4 jours …

La guerre a durement éprouvé la famille GRENIER de Tilloloy. Après la guerre, Ernest, le seul survivant des trois garçons, revient vivre chez ses parents, dans le village en ruines. Son père a arrêté la maçonnerie pour devenir cantonnier aux Ponts et Chaussées. Ernest en fera autant.

Lucien LEFEBVRE, l’instituteur de Rollot, a été rapatrié de sa prison d’Allemagne en janvier 1919. Il a quitté la région pour épouser, en Bretagne, Joséphine, pour, avec elle, construire leur vie de jeunes adultes. A quelques millimètres près, Lucien sait que la balle aurait pu mettre fin à sa vie. Le 22 août 1914.

Lucien LEFEBVRE est mort en septembre 1952 à Saint-Leu-la-Forêt.

Monsieur Gribaumont, l’instituteur de Bellefontaine qui hébergea Lucien LEFEBVRE et des dizaines de blessés dans son école, le 22 août 1914, hérita du nom de « Maître de la Grande Guerre ».

Quant à Ernest GRENIER, le frère de Gabriel et d’Henri, la guerre l’a épargné mais pas la maladie. Il est mort, à Tilloloy, en septembre 1930.

Pendant la guerre, en 1917, quand les Allemands ont fait construire un cimetière, dans la plaine du Radan, pour y rassembler les morts du 22 août, les fosses communes de Bellefontaine ont été ouvertes. Le corps de Gabriel GRENIER a pu être identifié. Sa tombe est aujourd’hui encore au cimetière du Radan. Son frère Henri repose à la Nécropole nationale de Commercy.

Les sépultures sont tellement éloignées de Tilloloy que la famille a pris la décision d’honorer leur mémoire, dans le cimetière communal, avec une tombe portant les deux noms.  La tombe des frères GRENIER, de Tilloloy, morts tous les deux « pour la France », à l’âge de 20 ans.

L.J. et X.B.

« De la Somme à Bellefontaine – 22 août 1914 » – recherche collaborative 1891, 1892, 1893 – Département Somme.  André MELET a réalisé la collecte de données pour la commune de Tilloloy.

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